L’Iran, les médias et la révolution

Le 5 août dernier Mahmoud Ahmadinejad prêtait serment comme président de la République Islamique d’Iran. Cet acte symbolique, dans un parlement clairsemé, marquait la fin de la tentative de révolte des opposants au leader conservateur, Mehdi Karoubi et Mir-Hossein Moussavi. L’occasion était pourtant belle de sortir l’Iran de l’isolement dans lequel M. Ahmadinejad l’a progressivement enfermé.

Ces élections présidentielles de 2009 semblaient marquer le retour du camp réformateur sur le devant de la scène politique iranienne. Après l’expérience M. Khatami de 1997 à 2005 aux résultats mitigés, la prise de pouvoir par M. Ahmadinejad sonnait l’heure d’un retour à une forme plus intransigeante de gouvernement et de diplomatie. Toutefois celui qui prétendait « rayer Israël de la carte » et faire la chasse au « Grand Satan » américain avait fini par dresser une grande partie du pays contre lui, élites comprises. Même le conseiller du Guide de la Révolution, l’ancien président Hashemi Rafsandjani, s’opposait à la politique jugée désastreuse d’Ahmadinejad.

Même si la victoire semblait leur tendre les bras, les réformateurs ont été défaits par les conservateurs au mois de juin dernier. Au terme d’élections entachées d’irrégularités, les partisans du camp réformateur se répandaient dans les rues de Téhéran dans l’espoir d’obtenir l’annulation de la victoire de M. Ahmadinejad. Malgré l’importante mobilisation qui a duré plusieurs semaines, les résultats des élections ont été confirmés par les Gardiens de la Révolution et la révolte écrasée dans le sang.

Il faut rechercher plusieurs raisons à cet échec. Tout d’abord le manque d’alternative politique claire. En effet les réformateurs ont déjà été au pouvoir et l’expérience Khatami des années 97-2005 n’a pas été l’âge d’or attendu. Au fond les positions des réformateurs et des conservateurs, même si elles sont différentes, ne sont pas diamétralement opposées. Aucun parti n’oserait remettre en cause la Révolution et ses acquis, et surtout pas le rôle omniprésent du Guide Ali Khamenei. Les réformateurs ont ici sans doute pêché par excès de tiédeur.

A l’étranger non plus on ne trouve pas de vraie alternative. Une grande partie de la diaspora iranienne, tout au moins la plus puissante, est issue des rangs des anciens partisans du Shah. Or personne n’a aujourd’hui envie de se remémorer cette époque du côté de Téhéran… Même si au plus fort de la crise H. Rafsandjani déclarait : « Si nous ignorons les voix de notre jeunesse et ne changeons pas, ils nous feront ce qu’ils ont fait au Shah ! », les choses sont bien différentes de 1979. En effet contrairement aux évènements ayant précipité la chute du Shah (1), il manque, selon nous, la personnalité-guide, comme l’avait été à l’époque l’ayatollah Khomeiny. Souvenons-nous de la descente d’avion de l’ayatollah rentré au pays, arrivé comme un sauveur.

L’autre problème de cette tentative de révolution a été l’incapacité à mobiliser et à trouver des relais sur le long terme. Certes beaucoup de choses ont été écrites sur le contournement par les internautes iraniens de la censure, notamment par l’utilisation de Twitter. Toutefois on peut légitimement se demander combien d’Iraniens ont accès régulièrement à Internet et parmi ceux-là combien sont régulièrement sur Twitter ? La révolution étant par essence un mouvement de masse, quel est l’impact d’un réseau ne réunissant que quelques millions d’adeptes de par le monde, au sein d’un pays où l’accès à la technologie est sévèrement contrôlé ? Certes en occident nous avons eu accès aux « tweets » iraniens, mais à l’heure où le pays est au cœur d’un jeu géopolitique complexe, quel en a été l’impact réel ? De même la tentative, intéressante, de la part du camp réformateur de créer des figures de martyrs des manifestations pour relancer la mobilisation au sein des mouvements manifestants a eu peu de succès, sans doute faute d’une exposition médiatique appropriée.

En se reposant uniquement sur la jeunesse et majoritairement celle de Téhéran, estudiantine et cultivée, le mouvement de contestation n’a-t-il pas été trop élitiste ? Comme l’écrivait l’historien André Encrevé : « ce qui fait la révolution c’est l’alliance du peuple et d’une large fraction de la classe dirigeante (la classe dirigeante isolée ne provoque généralement qu’une fronde, tandis que le peuple isolé ne dépasse guère le stade de la révolte) » (2). Même si la contestation continue aujourd’hui sur Internet, il semble bien peu probable qu’elle reprenne la vigueur qu’elle avait en juillet.

 

 

(1)   Yann Richard, « La prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny » in Les collections de l’Histoire n°42, Paris, janvier-mars 2009, pp. 74-85.

(2)   D. Barjot, J-P Chaline, A. Encrevé, La France au XIXe siècle 1814-1914, Paris, PUF, 1995, p. 170.


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