La guerre des bibliothèques virtuelles

S’il est un pan de l’économie souvent sous-estimé, voire totalement oublié, c’est bien celui de la connaissance. Le contrôle de la culture et de l’information représente un enjeu majeur de la Mondialisation. En effet celui qui contrôle l’accès au savoir détient aussi, dans une société où la communication est omniprésente, une certaine forme de puissance.

Comprenant les enjeux du contrôle de l’information, Google, le moteur de recherche numéro 1 de l’Internet, a décidé de lancer en 2004 une titanesque œuvre de numérisation de livres, voulant à terme obtenir une bibliothèque universelle sur le Net. Dès le début ce projet a suscité beaucoup de réticences, notamment en France de la part de la très sérieuse BNF qui s’inquiétait des buts non avoués du projet. La polémique qui s’en était suivie en Europe en 2005 avait sérieusement ralenti le projet, les éditeurs étant réticents à transférer leurs droits à Google. Derrière une volonté affichée d’universalité d’accès à la connaissance, la puissante société de la Silicon Valley aurait disposé d’un magnifique outil d’accroissement de puissance.

Toutefois, malgré cette levée de boucliers, depuis 2005 la numérisation de livres progresse doucement en Europe, Google réussissant au fil du temps à nouer de plus en plus de partenariats avec les bibliothèques, y compris en ce qui concerne ses anciens ennemis de la BNF pour lesquels des discussions sont en cours. La prochaine étape de ce vaste plan de numérisation est prévue pour le mois d’octobre où les accords passés entre Google et les éditeurs américains seront examinés par la justice des Etats-Unis sous l’angle d’une accusation de monopole. En effet, comprenant la puissance dont disposerait Google si jamais une telle opération devait être menée à son terme, Yahoo et Microsoft se sont ralliés à l’Open Book Alliance, union opposée au projet Google et désireuse à terme de lancer un projet concurrent. 

Pendant qu’aux Etats-Unis se joue cette bataille juridique décisive, en Europe le projet Google continue de diviser. De nombreux éditeurs français, allemands, suisses, autrichiens et espagnols se montrent plus que réservés. Même si Google fait prévaloir, avec raison, que la visibilité des œuvres et des auteurs serait décuplée, l’inquiétude quant au devenir de l’édition, secteur en crise, s’accroit. En effet, en adhérant au projet Google ne risquent-ils pas de créer un concurrent supplémentaire, comme ce fut le cas pour la presse d’information il y a quelques années ?

Ce projet, à l’origine louable puisqu’il permettrait l’accès à la connaissance à un plus grand nombre, s’avère surtout une arme de suprématie culturelle. En effet qui va décider de la numérisation de telle ou telle œuvre ? Sur quelles bases vont se faire les choix de mise en avant dans des domaines comme la recherche universitaire où les thèses les plus opposées se côtoient sur un même thème ? En réalité offrir un tel monopole à Google revient surtout à permettre un monopole de la vision américaine de la culture, assez différente de l’approche européenne. Toutefois a-t-on les moyens en Europe de lancer un projet concurrent ? Rien n’est moins sûr quand on voit les difficultés de l’UE à afficher un front uni vers l’extérieur en matière de politique générale. Certes des initiatives isolées comme Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, sont plus que louables mais quel est leur visibilité comparée au rouleau compresseur du Net qu’est Google ?


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