Le marché indien des avions de combat aiguise les appétits

Les grands pays se doivent d’avoir de grandes armées. Telle pourrait être la maxime indienne en matière de défense tant New Delhi s’active sur le marché international de l’armement. Dernière demande en date, celle de la fourniture de 126 avions de combat multi-rôles, contrat pour lequel sont en train de s’affronter tous les grands pays constructeurs d’armements.

La demande soutenue de l’inde en matière de fournitures militaires est la conséquence d’une position géopolitique plus que complexe. En effet, enclavée entre le Pakistan, ennemi héréditaire depuis la partition de l’Union Indienne en 1947 (on a fêté récemment les 10 ans de l’affrontement de Kargil) et la Chine dont elle redoute les velléités de contrôle de  la région himalayenne, l’Inde reste constamment sur le qui-vive. Pays chantre du non-alignement dans les années 50-60 avec l’Indonésie de Sukarno, l’Inde de Nehru a été forcée de choisir un protecteur plus puissant, enclavée entre un Pakistan allié des Etats-Unis au sein de l’OTASE et une Chine communiste. C’est naturellement, par défi envers son voisin pakistanais, que l’Inde s’est alors tournée vers Moscou ; proximité toujours présente aujourd’hui.

Or l’Inde actuelle est bien différente. Le pays, surpeuplé mais pauvre, est devenu une puissance émergente à la démographie effrayante et aux velléités d’accroissement de puissance sans cesse affirmées. Dans l’informatique et l’industrie (Mittal, Tata), l’Inde commence à apparaître comme un concurrent plus que sérieux aux pays occidentaux et au Japon. Dans ces conditions il devient plus que rentable tant économiquement que politiquement, lorsqu’on connaît les enjeux diplomatiques des contrats d’armement, de remporter un marché important de l’armée indienne. Ainsi tous les grands protagonistes mondiaux de l’armement se positionnent et se livrent une guerre sans merci pour obtenir le précieux contrat.

La Russie tout d’abord semble la mieux placée. En effet, les avions à remplacer sont de technologie russe (MiG principalement) et les relations russo-indiennes fleurissantes de longue date apparaissent toujours aussi bonnes. L’Inde est membre observateur de l’Organisation de Coopération de Shanghai créée à l’initiative de la Russie et de la Chine. De plus les relations dans le domaine de l’armement entre Russie et Inde sont en pleine évolution. Tout d’abord client de Moscou, New Delhi est devenu depuis quelques années pleinement partenaire dans le développement des systèmes d’armes comme en témoigne dernièrement la création du missile antinavire BrahMos (pour Brahmapoutre – Moskova). Le Su 35 semble donc le grand favori de la compétition des avions de combat, à tel point que Moscou annonce déjà que l’usine chargée de les construire est prête à tourner à plein régime ; toutefois les autres grands n’ont pas dit leur dernier mot.

Les Etats-Unis, dont la position diplomatique vis-à-vis de l’Inde est beaucoup plus floue sont entrés de plein pied dans la compétition. Alliés proches du Pakistan sous G. W. Bush, les USA depuis l’élection de Barack Obama et le changement d’orientation d’Islamabad suite à la chute du président Musharraf, sont en train de se repositionner dans la région. En recherche du plus d’alliés possibles en Asie (notamment à cause du conflit afghan) et devant relancer une industrie militaire particulièrement éprouvée par la crise, Washington aurait bien besoin de gagner un tel contrat. Dans cette optique l’administration Obama vient de remporter une victoire importante puisque le gouvernement indien accepte de se plier à l’End-Use Monitoring, disposition américaine interdisant de revendre à un pays tiers du matériel militaire sans accord de Washington. Assiste-t-on là au premier pas vers l’acquisition de F/A-18 si utiles pour un pays qui affirme ses ambitions maritimes ?

L’Europe de son côté avance, comme toujours, divisée. Outre la Suède et son fameux Grippen qui ne semble pas parmi les favoris, le français Dassault et le consortium EADS sont en lice. On ne peut que saluer l’initiative de N. Sarkozy d’inviter les autorités indiennes au défilé du 14 juillet de cette année qui aura permis à l’armée française de présenter ses matériels les plus récents (Rafale, Leclerc, VBCI) sous leur meilleur jour. Toutefois étant donné les attaques informationnelles dont le Rafale fait régulièrement l’objet dans cette compétition, on peut se demander si cela suffira à maintenir l’avion français au-delà du premier tour. La meilleure idée en matière d’influence pourrait venir d’EADS puisque le motoriste de l’Eurofighter, le consortium Eurojet (Rolls-Royce, Avio, ITP, MTU), vient de proposer à l’armée de l’air indienne la fourniture de moteurs pour le chasseur national LCA (Light Combat Aircraft), en cours de développement. Si jamais cette coopération aboutissait elle pourrait inciter les autorités indiennes à se décider en faveur de l’Eurofighter, la communauté des pièces de rechanges réduisant les coûts sur le long terme et facilitant la logistique.

La bataille des avions de combat multi-rôles s’annonce donc acharnée, d’autant plus que l’Inde vient d’annoncer sa volonté de trancher la question au plus vite. A l’heure actuelle chacun des grands fabricants présente des arguments convaincants et une stratégie originale et on ne peut encore dire qui l’emportera. Toutefois une chose est sure, le vainqueur s’assurera non seulement un très beau contrat mais aussi une grande influence s’étendant bien au-delà du domaine militaire quand on sait les besoins colossaux de l’Inde en matière d’équipements et notamment de centrales nucléaires.


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