Mutations de l’économie, formes de la guerre

Tandis que les guerres se multiplient et évoluent de plus en plus, passant d’affrontements purement militaires à des confrontations économiques et informationnelles, mettant en jeu médias et influence,  il nous est apparu intéressant de nous intéresser à la corrélation entre les transformations de l’économie depuis la Haute Antiquité et les formes d’affrontements qui en découlent. Bien évidemment, les découpages que nous donnons sont purement intellectuels, les évolutions étant progressives et on ne s’étonnera pas de pouvoir trouver des exceptions ou des décalages temporels à chacune des périodes proposées dans cet article. De la paléoguerre antique-médiévale limitée à la néoguerre actuelle, multiformes et souvent intangible, le changement de la valeur économique dominante créée de nouvelles conflictualités.

 

La paléoguerre : un affrontement limité ?

 

Si l’on veut bien considérer que la naissance des véritables systèmes productifs organisés ne se fait, selon les endroits du monde, qu’au Néolithique voire à la Haute Antiquité, celle si est, à notre avis, consubstantielle à l’apparition des premières hiérarchies sociales établies. En effet, lorsqu’on commence, par besoin technique, à séparer les hommes en professions (artisans, agriculteurs, prêtres…etc.), la fonction guerrière devient elle aussi une véritable profession, apanage de quelques uns, selon la vénérable classification dumézilienne.

Ainsi ceux qui travaillent et ceux qui combattent se trouvent séparés, principalement dans l’univers indo-européen, par une barrière d’honneurs mais dont l’origine est finalement purement économique. Même si l’économie au sens large, artisanat, agriculture, commerce, disposait selon les aires d’une valorisation différente, le mépris grec pour les activités manuelles s’opposant à la valorisation romaine des travaux agricoles, il est important de constater que dès cette époque la classe des producteurs économiques, souvent simplement désignés sous l’expression « ceux qui travaillent », s’éloigne franchement de la classe/caste/ordre guerrier.

Or dans ces sociétés anciennes, où la principale forme de richesse et d’accumulation économique est l’agriculture et les activités qui résultent de la transformation et de l’acheminement des produits de la terre au sens large, la forme d’affrontements que l’on y trouve présente des similitudes sur de nombreux points de la planète. En effet, l’aspect de guerre des sociétés anciennes, que nous nommerons ici paléoguerre, semble présenter les caractéristiques suivantes : elle est menée par un groupe limité de personnes, spécialisées dans cette activité, dissociées du tissu productif et cherche l’acquisition d’espace ou de population dans un but d’augmentation de la production économique. Ainsi c’est avec raison qu’on a souvent présenté les invasions barbares des IVe-Ve siècles comme de vastes mouvements de population vers les terres plus riches de l’Ouest. Certes les buts autres qu’économiques existent aussi, mais il est important de remarquer que la plupart du temps, ce sont ces mobiles qui sont le prétexte d’ouvertures de conflits entre peuples ou Etats, parfois appelés à durer plusieurs siècles.

Prenons deux exemples, volontairement très opposés dans l’espace, la France, ou si l’on préfère les territoires qui formeront plus tard la France, ainsi que le Japon. A partir du moment où les territoires de ce qui n’est encore que la Gaule romaine prennent définitivement leur autonomie vis-à-vis du modèle romain, soit sous les premiers Mérovingiens, on voit s’inscrire dans cette aire un nouveau modèle de société. Alors que s’institue, sur le modèle germanique, une classe guerrière autour du monarque, récoltant les honneurs et formant la quasi-totalité du tissu décisionnel, dans le même temps le gros de la société est déjà formé par un groupe paysan mêlant libres et non-libres séparés par une valeur : la possession du mund, l’autonomie par les armes (1). Il est d’ailleurs intéressant que les hommes libres, formant la totalité du groupe militaire, sont souvent désignés comme paysans ; toutefois ces derniers s’apparent plus à des propriétaires terriens qu’à de véritables travailleurs de la terre.

A partir de ce moment, la société ne va pas cesser de se polariser suivant cette voie, la fonction guerrière étant de plus en plus limitée à un groupe précis, les hommes libres puis les chevaliers, dont les conditions d’entrée se durcissent tout au long du Moyen-âge jusqu’à sa disparition à la fin du XVe siècle. Les buts de la guerre à cette époque sont aussi très clairs puisqu’il s’agit de s’emparer des fiefs de l’adversaire, d’abord simples groupes de terrains agricoles autour d’une fortification sommaire jusqu’à des régions entières au moment de la guerre de Cent Ans. Songeons ici aux campagnes de Louis VI entre Paris et Montlhéry (XIIe siècle), première étape de la conquête du domaine royal, véritable opération destinée à assurer au roi une autosuffisance financière par la possession de terres riches et organisées.

L’argent étant déjà le nerf de la guerre, si l’on peut s’exprimer ainsi, et s’obtenant grâce à la production agricole, il est donc tout naturel que la guerre se concentre sur l’obtention de ce tissu productif, voire sur la destruction de celui de l’adversaire. D’ailleurs il est à noter qu’en Europe occidentale, les révoltes de producteurs, des jacqueries à la bauernkrieg allemande de 1524-1526, ont été particulièrement sanglantes puisque c’est l’ensemble du tissu productif qui était mis à mal lors de telles actions.

Au Japon, à partir de l’ère Asuka (VIe siècle), la spécialisation des formes d’affrontements donne naissance, dans un cadre féodal, au groupe des guerriers (bushi), seuls habilités juridiquement au port d’armes. La description que nous avons fait de la France médiévale pourrait tout aussi bien s’appliquer ici, d’autant plus que jusqu’à la création du yen, première monnaie nationale, sous l’ère Meiji, la richesse des différents clans se mesurait en koku, unité de compte modelée sur la capacité de production rizicole d’une terre (2). Même après la victoire des Tokugawa et le début de l’ère Edo (1601), ainsi que le « désarmement » progressif des bushi, la nature de la guerre ne change pas et il faut attendre la modernisation du pays avec la révolution économique impulsée par l’empereur Meiji pour voir évoluer les formes d’affrontements.

Il serait pourtant erroné de croire que cette analyse n’est valable qu’en période médiévale et sous système féodal. Dans la Grèce classique, la phalange hoplitique, constituée des citoyens qu’ils fussent athéniens, spartiates ou autres, formait un groupe distinct le plus souvent du tissu productif de la cité elle-même. A Sparte, les citoyens, dont la seule occupation en temps de paix était l’entrainement militaire, constituaient un petit groupe ultra-élitiste qui s’opposait en tout aux hilotes, esclaves communs, chargés de subvenir à leurs besoins et à ceux de la cité.

La forme économique, accordant la place principale à l’agriculture, ou si l’on veut utiliser un vocabulaire plus contemporain au secteur primaire, induit selon nous les caractéristiques mêmes de cette forme de guerre. Dans une économie de survie-subsistance, comme c’était le cas sur l’ensemble de la planète avant le XIXe siècle, c’est-à-dire une économie où la moindre mauvaise récolte peut mettre en péril la survie du groupe, la maîtrise de la production agricole est d’une importance plus que capitale. Il en découle que seule une petite partie de la population peut prendre part aux affrontements armés puisque les rendements sont si faibles et l’importance de l’agriculture, grande consommatrice de main d’œuvre, est telle que l’on ne peut se passer de producteurs. Les grands stratèges de l’époque l’avaient d’ailleurs bien compris puisque la terre-brûlée se révélait toujours particulièrement efficace, que l’on pense à l’Antiquité où la guerre de Trente Ans, voire au sac du Palatinat (1689).

La limitation de la population en charge de la guerre ainsi que la concentration sur un effort de conquête qu’il fut d’hommes ou de biens, donne ses particularités à l’époque préindustrielle, de l’Antiquité jusqu’à l’apparition du capitalisme. La paléoguerre, caractérisée par la violence physique exacerbée, est déjà, nous le pensons, une forme de guerre économique limitée par l’extrême cloisonnement des systèmes, mais reposant sur une base commune, celle de l’accumulation en vue de la survie.

 

 

La mutation industrielle

 

 

Le premier tournant majeur intervient, selon nous, lors de la transformation des économies vers l’industrie. Le socle économique n’étant plus le secteur primaire mais le secondaire, la guerre acquiert un nouvel aspect aussi radicalement différent du précédent que l’industrie l’est de l’agriculture.

La production humaine se transformant et ce dernier étant moins soumis à la nature, son univers mental se modifie aussi. Cette industrialisation, dont les débuts s’étalent selon les pays entre le XVIIIe et le XXe siècle, a des conséquences non seulement économiques mais aussi politiques et sociales. Résultant de l’accomplissement des Etats administratifs européens, Angleterre d’abord puis France, l’industrialisation correspond à la fin de la société de survie. Les progrès réalisés dans le domaine agricole induisent des évolutions de la société et de l’économie ; les hommes mangeant mieux, les populations augmentent et dans le même temps pour une production égale de moins en moins de main d’œuvre est requise. Pour faire face à cette augmentation de population, la nécessité de produire en masse des biens consommation, auparavant créés artisanalement, se fait jour : c’est le début de l’industrialisation. La primauté de l’Angleterre ne doit pas étonner puisque pays pionnier dans la maîtrise agricole, la Grande Bretagne ne connaît plus de vraies famines endémiques après les années 1660, le pays a pu plus rapidement se tourner vers un autre type de production et donc d’accumulation économique.

 A partir du XVIIIe siècle et de l’irruption du capitalisme comme idéologie économique, en même temps que commence une première industrialisation, les réflexions sur l’affrontement se transforment aussi. Une plus grande partie des hommes peut se consacrer à l’activité militaire puisque suite aux améliorations successives le groupe de production de nourriture d’une société diminue, en proportion, progressivement au fil du temps. Ainsi la production industrielle elle-même, en s’automatisant, il suffit de suivre l’évolution des métiers à tisser dans l’industrie textile pour s’en convaincre, libère de plus en plus de bras. L’idéologie capitaliste, dans sa vision primitive, vise à la maximisation du profit par la maximisation de la production. Ainsi, en période de guerre, la population disponible, entendons par là non-essentielle à la survie du groupe, tend à augmenter de plus en plus.

L’on assiste donc à un phénomène de massification des affrontements, léger au début mais qui suit jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale une courbe exponentielle. De dizaines de milliers lors des guerres de Louis XV, centaines de milliers à Waterloo, c’est finalement en millions qu’on compte les combattants lors de la Première Guerre Mondiale.

Cette massification impose aussi une nouvelle acception de la guerre. Passant du travail d’un groupe spécialisé et élitiste, elle se transforme peu à peu en occupation de masse, elle nécessite de nouvelles définitions, de nouvelles théories. Là où la paléoguerre avait évolué en une spécialisation constante de ceux qui y participaient, exigeant des équipements et des entrainements de plus en plus particuliers, la médioguerre revient à une simplification originelle. De piquier, arquebusier, artilleur, reitre, cuirassier, lancier… le soldat finit par être de plus en plus spécifiquement un fantassin que rien ne distingue, dans la fonction, de ses compagnons. Là où la guerre napoléonienne était encore le modèle de la complémentarité de groupes de spécialistes équilibrés, la Première Guerre Mondiale est, après la brèche ouverte par la Guerre de Sécession, le triomphe du fantassin ; cette catégorie supplantant de loin toutes les autres par sa taille (3).

Si nous poursuivons notre analyse comparée des systèmes français et japonais, l’on voit ici aussi apparaître de grandes similitudes. Les guerres de Louis XV, faisant appel à de plus en plus d’hommes, semblent encore un appendice de l’époque précédente. Toutefois, l’apparition d’une forme de combat périphérique, la « petite guerre », ainsi que la massification radicale des armées, les rattachent à la médioguerre, alors même que la France connaît une proto-industrialisation textile. L’étape décisive sera franchie avec la Révolution qui crée les outils mentaux et administratifs du passage à la vraie guerre de masse. La notion de patrie et sa nécessaire défense donnent les justifications à une implication massive de la société dans la guerre. Dans le même temps la loi Jourdan de 1798 instituant la conscription achève de faire entrer les individus appartenant au groupe producteur au sein de l’institution guerrière. Une fois cette étape franchie, le mouvement ne cessera de s’accentuer (loi Niel, loi de 1889…) (4), la société française venait d’entrer dans l’ère de la guerre industrielle. De plus, à partir de la Première Guerre Mondiale par l’instauration d’une économie de guerre et la mobilisation de la quasi-totalité de plusieurs classes d’âge pour le combat, la polarisation de la société dans l’acte guerrier était achevée ; c’est d’ailleurs à cette époque que la France finit par devenir une nation pleinement industrielle.

Au Japon, c’est à partir de la Révolution de Meiji (1868) qu’on peut considérer l’entrée du pays, de manière assez brutale, dans l’ère de la médioguerre. La radicale transformation de la société et de l’économie dans une profondeur et une rapidité souvent perturbante pour les Japonais eux-mêmes (5), aboutissait à la transformation de l’idée guerrière elle-même. Auparavant apanage du groupe restreint de la noblesse (bushi et daimyos), la violence devenait pouvoir régalien. L’interdiction faite aux nobles de porter les armes couplée à la création d’une véritable armée, copiée sur le modèle prussien, bouleverse la conception traditionnelle de la guerre. Dans le même temps une économie très fortement inspirée des modèles anglo-saxons voit le jour dans l’archipel, ainsi qu’une véritable monnaie : le yen. Les groupes industriels (zaibatsu), institués par les familles nobles privées de leur activité guerrière deviennent rapidement la nouvelle force du Japon. La confrontation des nouvelles forces armées japonaises aux Russes lors de la Guerre Russo-japonaise de 1904-1905, montre à quel point les modèles occidentaux ont été bien compris : attaque des voies ferrées autour de Port-Arthur, encerclement et destruction des installations productives par le siège. De même cette campagne qui allait aboutir à la prépondérance japonaise en péninsule de Corée était menée avant tout pour obtenir une influence nécessaire au contrôle des matières premières indispensables à l’économie nippone en pleine industrialisation.

Comme au moment de la paléoguerre, le combat apparaît délimité, parfois sacralisé, dans l’espace et dans le temps. On déclare la guerre et on conclut la paix, on mène les opérations sur le champ de bataille, manœuvre et feu, et le reste du temps on s’entraine. Néanmoins l’avancée dans le temps et la participation de plus en plus grande de la société à la guerre induisent une dématérialisation progressive du champ de bataille, l’avant et l’arrière finissant par se fondre l’un dans l’autre. Toutefois la guerre reste orientée par des buts économiques, la plupart du temps, et là où l’on assistait à une forme de tentative de prévention ou de durcissement par destruction du tissu agricole, on constate maintenant un raffinement de ces techniques. L’institutionnalisation, à partir de la Guerre de Sept Ans, de la « petite guerre » (kleinkrieg), de l’attaque en parallèle des moyens de ravitaillement, jusqu’à la théorisation du bombardement stratégique au début XXe (6), des méthodes et théories d’annihilation de la capacité productive adverse montrent bien que les visées économiques de la guerre se prolongent et s’intensifient à l’ère industrielle. De plus l’industrie réclamant des matières premières de plus en plus diverses et rares, il s’en suit une progressive extension des conflits. La première guerre véritablement mondiale, entendons celle où les affrontements se déroulent sur tous les continents, a lieu au milieu du XVIIIe : la Guerre de Sept Ans. Deux voies s’ouvrent alors dans la guerre : la destruction de la source de la richesse adverse, par destruction de l’appareil productif ou paralysie de ses approvisionnement, ou alors l’annihilation de sa capacité à combattre.

Clausewitz reste la référence de cette période par sa capacité à comprendre et théoriser que la guerre était en train de devenir un phénomène plus grand et complexe qu’une simple appropriation des capacités nourricières : la guerre totale était née (7). Il est le véritable théoricien de la médioguerre, comprenant que la massification entrainait la nécessaire destruction totale de l’adversaire, physique et morale. A partir du moment où l’ensemble de la société en vient à participer à l’effort militaire, par la mise en place d’une économie de guerre par exemple, c’est à l’ensemble de la société qu’on doit s’attaquer. La Seconde Guerre Mondiale représente le triste exemple de l’aboutissement de cette conception puisque le ratio civils tués / militaires tués penche radicalement en défaveur des premiers.

C’est aussi à cette période que l’économique et le militaire se lient définitivement par l’apparition de ce qu’on a appelé le complexe militaro-industriel dans l’ensemble des grandes puissances. Se nourrissant de la guerre et, paradoxalement, en étant souvent la première victime, les industries à vocation militaire sont la matérialisation dans l’acier de la médioguerre, un affrontement industriel dans tous les sens du terme.

 

 

Dématérialisation de la guerre

 

 

La victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre Mondiale, couplée à la création des deux blocs au moment du début de la Guerre Froide, pouvait laisser croire que la guerre allait évoluer. Toutefois ce n’est qu’avec la victoire du capitalisme sur le communisme et le ralliement progressif de la plupart des grands pays à cette réalité économique que des transformations allaient véritablement avoir lieu.

En effet, la Mondialisation (8) maintenant presque achevée, la valeur économique se modifiait. Le capitalisme industriel essoufflé laissait la place au capitalisme financier et les services devenaient la principale source de richesse, supplantant l’industrie. Alors que jusqu’à ce moment l’économie s’appuyait sur des produits tangibles, qu’ils soient agricoles ou industriels, en se tournant vers les services elle se dématérialisait de fait. Les centres de l’économie se faisant de moins en moins visibles de l’extérieur et reposant presqu’exclusivement sur l’esprit plutôt que la matière, l’affrontement lui aussi changeait de nature.

La fin de la Guerre Froide laissait un grand vide, l’OTAN, pour ne pas dire les Américains, triomphait et plus aucune alternative militaire n’existait ; nous étions entrés dans le régime de l’Hyperpuissance égoïste, dominant le monde comme Rome plusieurs millénaires auparavant. Ainsi il n’est plus nécessaire d’entretenir des armées aussi gigantesques que dans le passé, la fin de la logique bipolaire et la capacité de frappe nucléaire ayant anéanti l’intérêt du combat de masses de la médioguerre.

Dans le même temps la mutation de l’économie vers la toute-puissance financière et le développement médiatique effréné modifiaient les types et capacités d’affrontement. Dans un monde où les repères sont maintenant les mêmes d’un bout à l’autre de la planète puisque la Mondialisation a fini par aplanir, en surface seulement, les différences entre sociétés, l’affrontement allait évoluer et devenir multiformes et multicibles. A partir de la Guerre du Golfe, l’espace du combat se brouille (9), le champ de bataille est mouvant et indistinct de l’espace général, comme on le voit aujourd’hui en Afghanistan. Dans le même temps la temporalité s’efface, on ne déclare plus la guerre, on ne conclut plus la paix, on ne fait que « maintenir la paix » : la néoguerre rompt avec les codes de celles qui l’ont précédée.

De même il devient maintenant très difficile voire impossible de frapper de manière conventionnelle, entendons au moyen de la force armée, le centre de gravité (10) économique de l’adversaire puisque l’économie s’est dématérialisée. La guerre doit donc en faire autant. La capacité à frapper la source de l’économie ennemie, soumise aux aléas d’un marché fluctuant et mondial, allait dévier d’une guerre militaire à visée économique vers une guerre purement économique. L’extension de la finance à l’ensemble du monde ainsi que les progrès des médias qui permettent une information en temps réel sur n’importe quel point de la planète allaient donner à la connaissance et à l’information une dimension polémologique.

Les grandes firmes, même si elles obéissent aux règles du capitalisme financier et semblent totalement déconnectées des Etats qui les accueillent, restent pour ces mêmes Etats les nouveaux outils de leur puissance. On a souvent prédit la fin des Etats avec la Mondialisation, la dérégulation financière l’emportant sur le contrôle. Mais nous devons nous demander qui édicte les lois qui permettent cette dérégulation, qui crée les conditions d’internationalisation des entreprises si ce n’est les Etats eux-mêmes. Certes ce n’est qu’un très petit nombre d’Etats, mais ce sont les puissances actuelles qui ont compris que la guerre est plus propre, en apparence du moins, et plus rentable si elle se joue à coup d’entreprises plutôt qu’avec des soldats. Nous pouvons le voir tous les jours, les entreprises et les Etats s’attaquent par informations interposées, faisant basculer des marchés, créant une supériorité et détruisant la réputation des concurrents. Suivant l’évolution de la guerre militaire, cette guerre économico-informationnelle est dématérialisée, le compagnon d’aujourd’hui pouvant être l’adversaire de demain, on l’a vu avec Areva et Siemens ; la compétition exacerbée créant les conditions d’une remise en cause permanente au nom de la puissance. De même cette forme de guerre permet le contournement d’alliances politiques, les luttes économiques étant rarement aussi féroces qu’entre alliés.

Toutefois il ne faudrait pas croire que cette transformation de l’affrontement vers quelque chose de plus essentiellement économique signe la fin des guerres militaires. Ces dernières elles aussi évoluent pour s’adapter aux nouvelles conjonctures. La nouvelle toute puissance médiatique et son immédiateté ont créé un climat propice à la mutation de la guerre militaire. En effet, il n’est plus question aujourd’hui d’avoir recours à la guerre de masse, l’ensemble de la société ayant accès aux images des combats, elle peut aujourd’hui difficilement supporter que se rééditent sous ses yeux les combats de la médioguerre. De plus la disparition d’une puissance militaire menaçante pour les Etats-Unis a fini d’anéantir le besoin d’entretenir des armées de conscription : place au professionnalisme et à l’asymétrie.

Loin de nous l’idée de dire que l’asymétrie dans les affrontements est une nouveauté absolue, il suffit de relire l’histoire byzantine (11) ou de se référer aux campagnes anglo-afghanes du XIXe pour s’en convaincre. Toutefois on note une asymétrisation constante de l’objet militaire, concept d’ailleurs en pleine mutation (12). Néanmoins il nous semble que la forme purement militaire des affrontements n’est plus, comme il y a encore quelques décennies, la source ultime de la puissance d’un Etat, mais que la dématérialisation progressive de l’économie a induit une dématérialisation progressive de l’affrontement. L’évolution de l’ensemble de la planète dans un système économique interconnecté et immédiat a jeté les bases d’une nouvelle forme de conquête fondée sur l’occupation des marchés et non des territoires. La néoguerre se caractérise ainsi par le fait qu’elle soit permanente, présente en tous lieux et multiformes. Il est aussi à noter que dans cette guerre, et c’est là une grande nouveauté, le rapport de force qu’il soit physique ou informationnel, est certes un avantage mais n’est pas décisif pour la victoire puisque c’est la finesse de son utilisation qui permet de l’emporter. Ainsi, et c’est là aussi qu’on mesure les progrès des affrontements asymétriques, le faible part souvent avec un avantage sur le fort puisqu’il peut mobiliser plus efficacement et plus rapidement ses forces du fait même qu’elles soient moins nombreuses et qu’il semble souvent plus « légitime » que le fort.

 

 

La guerre apparaît donc comme ayant suivi une évolution sinon logique du moins prévisible, en s’adaptant à chaque étape aux changements économiques et à la valeur dominante, agriculture, industrie, services. Elitiste, la guerre est devenue massive pour revenir maintenant au cloisonnement d’un petit groupe spécialisé. Alors que pendant plusieurs milliers d’années la guerre était restée un phénomène d’affrontement militaire visant à la destruction physique, elle s’est récemment transformée en quelque chose de plus diffus, plus imbriqué dans le tissu même de la société alors que dans le même temps elle devenait, par ce même mouvement, plus furtive. C’est aujourd’hui que prend véritablement tout son sens la célèbre pique de Clémenceau : « La guerre est une chose trop grave pour qu’on la confie à des militaires ». Tout aussi violente et plus permanente, la néoguerre est aussi plus cachée, comme si avouer que les combats économiques livrés grâce, le plus souvent, à l’information étaient moins glorieux ou dignes d’éloges que l’affrontement physique. Au final la recherche de la puissance par les Etats reste toujours fondée sur l’anéantissement de l’adversaire quel que soit sa forme et il ne semble pas que cette constante soit appelée à se modifier, du moins dans les temps immédiats.

 

 

(1)   D. Alibert et C. de Firmas, Les sociétés en Europe du milieu du VIe à la fin du IXe siècle, Paris, SEDES, 2002.

(2)   E. O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais, Paris, Seuil, 1973.

(3)   M. Goya, La chair et l’acier, Paris, Taillandier, 2003.

(4)   M. Winock, « L’appel aux armes » in l’Histoire n°267, Paris, Juillet-août 2002, pp.46-53.

(5)   Il suffit de lire Natsume Sôseki pour s’en convaincre.

(6)   G. Douhet, La maîtrise de l’air, Paris, Economica, 2007.

(7)   C. v. Clausewitz, De la guerre, Paris, Editions de Minuit, 1984.

(8)   Selon L. Carroué : « processus historique d’extension du capitalisme à l’ensemble de la planète ».

(9)   U. Eco, A reculons comme une écrevisse, Paris, Grasset, 2006.

(10)  Selon la définition OTAN : source de la puissance et de la légitimité de l’adversaire.

(11)   J. Haldon, Byzantine warfare, Aldershot, Ashgate, 2007.

(12)  R. Bernardini et C. Chiari, « La guerra asimmetrica » in Rivista Militare n°4-2005, Rome, Juillet 2005, pp. 14-33.


1 comment to Mutations de l’économie, formes de la guerre

  • Article impressionnant et d’une richesse qualitative qui te fait bien honneur, bravo à toi, et merci de nous apporter autant d’informations.

    Super site au passant, longue vie a Polemos.

    Serge Sedille