Géorgie-Ukraine : deux conflits, une seule cause ?

A la fin du mois de septembre dernier paraissait, plus d’un an après le début des hostilités, le rapport de l’Union Européenne sur la guerre russo-géorgienne. Ce même rapport renvoie les deux protagonistes dos à dos en partageant les responsabilités quant à l’origine du conflit. Certes c’est la Géorgie de Mikheïl Saakachvili qui a déclenché les hostilités militaires en bombardant la province sécessionniste d’Ossétie du Sud. Toutefois la Russie se doit aussi d’admettre une importante part de responsabilités aux vues des provocations effectuées à l’encontre de la Géorgie, notamment par un soutien clairement affiché aux provinces sécessionnistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie.

Les causes de ce conflit sont multiples. On doit en particulier les chercher dans le progressif rapprochement OTAN-Géorgie intervenu depuis la « Révolution des Roses ». En effet, l’attitude très imprudente de M. Saakachvili peut aussi se comprendre comme l’action d’un homme persuadé d’être protégé par les forces de l’OTAN en cas d’intervention russe. Ainsi le président géorgien a sans doute tenté de forcer un peu la main à l’alliance atlantique en bombardant la capitale sud-ossète le 7 août 2008, sachant que les forces russes avaient toutes les chances d’intervenir après un acte aussi fort. Or les Etats-Unis, déjà empêtrés dans trop de conflits (Afghanistan, Irak, tensions avec la Syrie, l’Iran et la Corée du Nord) ont catégoriquement refusé d’intervenir militairement dans une zone certes stratégique mais bien trop proche de la Russie. Ce bombardement s’avérait aussi être un puissant symbole en matière de politique intérieure puisque l’impopularité grandissante du président géorgien était avant tout due à son incapacité à régler un problème s’éternisant depuis l’indépendance du pays.

De son côté la Russie a très largement tenté d’obtenir cette attaque géorgienne en multipliant depuis des années les provocations à l’encontre de la Géorgie sur le sujet des provinces sécessionnistes. Voulant officiellement soutenir des provinces de langue russe au nom d’un certain panslavisme, les vraies raisons de Moscou sont sans doute à chercher ailleurs.

Tout d’abord il nous apparaît que cette intervention militaire éclair, à peine deux semaines de conflit, peut être le pendant militaire de la guerre économique menée depuis des années contre l’Ukraine. En effet, la Russie tend à montrer à l’ensemble du monde, et plus particulièrement à l’OTAN, qu’elle est de retour sur la scène internationale et ce dans l’entière plénitude de ses moyens. Sur le plan géoéconomique la coupure du gaz à l’Ukraine, mais aussi à l’ensemble de l’Europe de l’Est et du Centre par ricochet, manifeste la mainmise de Moscou sur la sécurité énergétique de tout le continent, signal fort envoyé à l’Union Européenne.

Sur le plan militaire, en plus de la démonstration faite à l’Occident, La Russie cherche aussi sans doute par un développement territorial dans le Caucase à assurer sa présence militaire en Mer Noire et ainsi en Méditerranée. N’en doutons pas, si l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie venaient à obtenir une vraie reconnaissance de leur indépendance, elles deviendraient au mieux satellites de l’Etat russe, au pire de nouvelles provinces de la Russie. Or si Moscou entre en conflit d’abord avec l’Ukraine puis maintenant avec la Géorgie c’est que sa position maritime dans le Caucase est menacée. En effet la base navale de la flotte de la Mer Noire n’est autre que Sébastopol, port ukrainien dont la Russie a réussi à obtenir à la chute de l’URSS de conserver l’accès pour ses navires de guerre. Toutefois le bail de la base navale expire en 2017 et la « Révolution Orange » qui a amené au pouvoir à Kiev un gouvernement pro-occidental fait craindre à Moscou un non-renouvellement de cet accord.

Les pressions au gaz répétées sur l’Ukraine trouvent ainsi leur explication. Cependant le gouvernement ukrainien a entamé des procédures afin d’intégrer l’OTAN qui est tout disposé à lui ouvrir grand les bras. De fait si jamais l’Ukraine venait à entrer dans l’OTAN, hypothèse dont la confirmation semble se rapprocher de plus en plus, la marine russe serait forcée d’évacuer Sébastopol, quelles que puissent être les pressions économiques. Or la situation géorgienne si elle apparaît proche, le pays a lui aussi demandé à entrer dans l’OTAN, n’en est pas moins radicalement différente. En effet, les Etats-Unis sont beaucoup moins pressés d’accueillir un pays éloigné des autres membres de l’alliance et dont la politique intérieure est pour le moins instable. La province maritime d’Abkhazie apparaît alors pour la Russie comme idéale à ses ambitions, la ville de Soukhoumi pouvant être la parfaite remplaçante de Sébastopol. Même si la Russie dispose déjà d’un accès à la Mer Noire assez important, il lui manque désespérément le grand port qui pourrait satisfaire ses ambitions navales méditerranéennes.

Ainsi même si il est certain que les conflits économique (Ukraine) et militaire (Géorgie) sont différents dans leur forme et leur origine, ils trouvent tous les deux un important point commun : la volonté de puissance affirmée de la Russie qui après les années Eltsine veut maintenant montrer qu’elle est de retour. Le réveil de l’ours prophétisé depuis quelques années est-il en train de devenir une réalité tangible ? C’est certainement le cas et l’Europe, s’élargissant à l’Est depuis quelques années, se trouve maintenant face à Moscou sans être capable de lui présenter un front uni tant économiquement que diplomatiquement.


4 comments to Géorgie-Ukraine : deux conflits, une seule cause ?

  • Pedro

    L’ours russe est sans doute en train de se réveiller. De fait, sa puissance économique, grâce au prix croissant des énergies fossiles, lui permet de narguer l’Europe, les États-unis et la Chine, ce qu’il avait cessé de faire depuis la fin de l’URSS. Par ailleurs, son armée a rattrapé une partie de son retard, comme l’a prouvé le véritable « gap »technique existant entre les deux guerres de Tchetchénie. Il semble néanmoins peu probable que la Russie aie l’envie ou même la capacité de faire plus que couper le gaz à l’Ukraine ou envahir l’Ossétie du Sud. En effet, le peuple russe attache une importance capitale à sa (légitime) fierté d’appartenir à un État-Nation millénaire. C’est d’ailleurs ce qui contribuait le plus à la cohésion du peuple soviétique (l’homosoviéticus de Aron). Cette susceptibilité est à prendre en compte par l’ensemble des chefs d’État, comme étant probablement l’un des derniers leviers sur lequel pourrait appuyer un président russe pour engager une action offensive d’importance avec le consentement de sa population. Pour autant, ce même président aurait bien du mal à justifier une action extérieure d’envergure, alors que tant de problèmes touchant à la vie quotidienne du peuple resteraient en suspend: chômage, alcoolisme, dénatalité, insécurité, approvisionnements aléatoires hors de Moscou et de sa région, tentations séparatistes des régions méridionales, terrorisme maffieux ou islamiste… Quelques tristes sires pourraient opposer qu’une « bonne guerre » permettrait de réduire d’un coup une bonne partie de ces problèmes. Il faudrait pour cela disposer d’une armée réellement entrainée et équipée pour faire une guerre longue, usante, face à des armées modernes et mieux équipées. L’armée russe est certes capable de raser Grosnie avec ses tubes d’artillerie, mais cette opération de « rétablissement de l’ordre public » ne nécessitait ni la prise en compte de l’opinion internationale, ni celle des facteurs économiques et financiers inhérents à toutes guerre offensive présumée illégitime.
    La Russie est rentrée dans le concert des nations. Son poids diplomatique est essentiel. Son économie se redresse en s’appuyant sur le gaz et le pétrole. Sa capacité à détruire l’humanité à coup de bombes A ou H reste extraordinaire. Pourtant, face à l’Europe ou aux États-Unis, une agression directe ne pourrait se terminer qu’en victoire à la Pyrrhus. Et, Dieu merci, Elle le sait.

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello Pedro,

    En effet la Russie n’a pas non plus envie de passer pour le grand méchant de la région. Elle fait déjà bien assez peur comme çà sans en plus attaquer tout ce qui bouge. Toujours est il que les conflits avec l’Ukraine et la Géorgie doivent plus être perçus comme des signaux clairs et nets à destination de l’Occident du renouveau de la puissance russe que comme une volonté d’agression régionale.
    Certes la Russie a beaucoup de problèmes intérieurs que personne ne saurait nier, mais ces conflits, comme ceux de Tchétchénie il y a quelques années répondent aussi à une logique sur le plan interne : montrer une image positive des dirigeants vainqueurs sur la scène internationale pour détourner les regards de ce qui se passe dans le pays (un peu comme l’avait tenté G. W. Bush en son temps).
    De plus on parle beaucoup du poids du complexe militaro-industriel des USA mais il ne faut pas négliger celui de la Russie qui reste un des plus importants au monde et une source de revenus non négligeable pour le pays.
    La Russie a toujours voulu avoir un contrôle assez ferme sur son « étranger proche » et le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas la vision quasi eschatologique de V. Poutine des rapports dans le monde slave, le Caucase et en Asie Centrale qui risque de changer les choses…

  • Salut Nicolas,
    Je voudrais juste préciser une information à ton excellent article et aux très justes remarques de Pedro.

    D’un certain point de vue, il est exagéré de dire que c’est le président Mikheïl Saakachvili qui a déclenché les hostilités militaires en bombardant la province sécessionniste d’Ossétie du Sud. Car par définition, ce « petit coin de terre » fait parti du territoire de la Géorgie et que donc la Géorgie est légitime dans sa volonté de faire régner l’ordre sur son espace territorial.

    Mais, il est vrai que la Géorgie ne pouvait ignorer les velléités des russes a entrer sur le territoire géorgien pour affirmer leur puissance. Les occidentaux en ont sûrement voulu au président Géorgien car il s’y est pris au mauvaise moment. Chacun sait qu’au mois d’août l’opinion internationale est en vacances d’été. Il aurait pu attendre au moins les fêtes de Noel pour sensibiliser le monde.

    Maintenant, on ne peut pas dire qu’il était en position de patienter tant en interne le pouvoir est critiqué et que les russes distribuent les passeports comme des petits pains.

    Ce que j’ai relevé durant ce conflit, c’est comment le pouvoir russe a essayé d’utiliser les armes occidentales en utilisant l’art de la rhétorique. En effet, j’ai été surpris de constater que la Russie cherche à justifier son offensive militaire pour raison humanitaire, en prétendant vouloir stopper un génocide! rien que ça!
    Avec l’effet que peut avoir une campagne de désinformation bien préparée de la part des agences de presse russes, il aurait été probable qu’une majorité de l’opinion publique ne s’interroge même pas sur la vraisemblance du dit génocide.

    Et pourtant, je crois que l’on a perdu la main en matière de désinformation et de manipulation en Russie. Il était inévitable grâce à l’information qualitative offerte par la blogosphère et l’esprit critique d’aujourd’hui, que l’on se pose beaucoup plus de questions.
    On peut se demander combien de personnes vivent réellement en Ossétie du Sud? Combien de victimes a fait ce conflit? Quelles sont les origines du conflit? L’Ossétie du Sud a-t-elle une réalité juridique? géographique?

    Ainsi, on a pu apprendre qu’historiquement l’Ossétie du Sud n’existerait pas et qu’il s’agirait plus d’un abus de langage savamment entretenu par certains partis pris et diffusé par une presse qui n’a pas forcément le temps de consulter les historiens spécialistes de ce coin de terre.

    Pour les plus sceptiques, où ceux qui vivent ou ont vécu en Russie, ils peuvent se demander comment l’armée russe a-t-elle pu intervenir aussi rapidement? aussi « efficacement »?
    Certains fins connaisseurs de l’organisation « à la russe » diront qu’il faut au moins 18 mois pour que ce type d’opération soit organisée dans la base militaire la plus proche. Cela enlève l’argument du pouvoir russe qui essayait de légitimer son offensive militaire en avançant l’argument de l’urgence pour contrer un pseudo massacre orchestré par le pouvoir Géorgien.

    On peut même s’interroger sur l’état des forces en présence. Que représente « l’armée » géorgienne? L’armée Russe? Peut-on parler d’armée géorgien? il suffit de regarder sur une carte pour constater que la Géorgie est un pays minuscule face au plus vaste pays du monde qu’est la Russie avec ses 2 millions de soldats. Enfin, ils ne sont pas tous opérationnels évidemment, loin de là. Beaucoup de militaires gardent les frontières. Ceux qui sont opérationnels, ce sont les membres des forces spéciales qui ruinent la République tchétchène d’Itchkérie. Concernant cette république, il faut aussi comprendre que les militaires n’ont pas ou n’ont pas toujours leur solde (salaire) et ils développent des activités commerciales innovantes comme l’enlèvement des membres d’une famille pour ensuite demander une rançon. Cela arriverait dans n’importe quelle région du monde où les soldats laissés à l’abandon sur le front et devant faire face à une guérilla du fait de la longueur du conflit.

    Et puis, il faut rappeler qu’au delà de l’accès à la mer, de l’expression de la force militaire vis-à-vis des occidentaux, des chinois, des japonais et des autres pays du sud, il y a un subtile rapprochement vers les réseaux de transport de pétrole (voir la carte de la Géorgie et le réseaux des pipeline)

    Pour terminer, ce qui m’a intrigué à l’époque, ce sont les articles très documentés au lendemain du 7 août, réalisés par des gens qui ne savaient pas où se trouvait la Géorgie sur une carte, la veille.
    C’est aussi, de cette façon, que l’on voit qu’il y a eu une certaine tentative de désinformation de la part des autorités russes qui apprécient le relais fournit par ce qu’on appelle en Russie, les idiots utiles.

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