Armes du fort – stratégie du faible

L’histoire contemporaine nous l’a démontré avec acuité, dans un affrontement le vainqueur n’est pas nécessairement celui qui affiche de prime abord la plus grande puissance. Que l’on pense ici aux conflits de décolonisation, Guerre d’Indochine ou d’Algérie, ou aux affrontements plus récents en Asie (campagne russe d’Afghanistan, Guerre du Vietnam), le « faible », si tant est qu’il applique une stratégie cohérente et adaptée peut l’emporter. Cette forme de guerre dite « asymétrique » connaît actuellement, à cause de l’actualité afghane et irakienne, une grande vogue parmi les penseurs militaires occidentaux (1). Utiliser l’adage de Mao : « Notre stratégie : un contre dix ; notre tactique : dix contre un. » se révèle une nécessité pour de petits Etats / organisations, mais que se passe-t-il lorsqu’un « fort » emploie la stratégie du « faible » ? Deux exemples nous semblent appropriés pour nous rendre compte des avantages et inconvénients d’un tel choix, celui d’Israël et celui de l’Empire Byzantin.

 

La stratégie du faible : un choix par défaut ?

 

L’utilisation d’une stratégie du faible, à savoir l’esquive continuelle de l’affrontement ouvert sauf dans des conditions extrêmement favorables, est toujours le fruit d’une nécessité. Cette nécessité peut, par exemple, être dictée par la trop grande différence de potentiel entre les deux adversaires. Lors de la Guerre d’Indépendance Américaine, l’incapacité des insurgents à «  tenir » face à des soldats professionnels, Anglais ou mercenaires allemands, lors d’une bataille classique comme elles se pratiquaient en Europe à la même époque, les poussait, par nécessité impérieuse, à se cantonner à des affrontements périphériques limités.

De même l’extrême faiblesse numérique du corps de bataille du faible par rapport à celui du fort, au-delà de toute différence de puissance, peut pousser ce dernier à esquiver tout affrontement qu’il estime ne pas être une victoire certaine. Au cours des VIIIe et IXe siècles, subissant les invasions arabes dans l’Anatolie, les responsables militaires byzantins (Empereurs, Stratèges de thèmes et Domestiques) avaient mis au point un système de garde aux frontières visant à attirer l’ennemi par groupes séparés à travers l’Anatolie afin de l’écraser avec le gros du corps de bataille, plutôt que de tenter une bataille rangée le long de la frontière face à une armée deux à trois fois plus nombreuse.

Une multiplicité d’ennemis potentiels, le plus souvent encerclant l’Etat considéré pousse aussi naturellement vers une stratégie diversive. Ainsi la création de l’Etat d’Israël en 1948, à la suite de débats incertains, voire houleux, se fit en totale opposition avec les Etats arabes du Proche-Orient et jeta ces derniers, dès le départ, dans le camp des ennemis d’Israël. De fait la première guerre Israélo-arabe prit pour l’Etat hébreux la forme d’un affrontement « seul contre tous » représentant pour lui un enjeu de survie absolu. Le seul Etat d’Israël, nouvellement créé, devant faire ici face à une coalition entre Egypte, Irak, Transjordanie, Liban, Syrie et irréguliers arabes. La mobilisation des forces de l’Etat hébreux, ainsi que la manière dont il s’est opposé à une coalition, certes hétéroclite mais déterminée, peut apparaître comme l’exemple type de stratégie du faible à l’époque contemporaine.

 

Les armes du faible

 

Dans un tel contexte, on remarque que c’est souvent la capacité de mobilisation et l’ingéniosité des dirigeants qui sont les clés du succès. Les forces militaires israéliennes passent de quelques dizaines de milliers de volontaires au début de la guerre de 48 à plus de 100 000 hommes à la fin de celle-ci. Dans pareil cas la mise en avant du concept de survie de l’Etat, et, au-delà de ce dernier, de la nation elle-même, est souvent l’une des caractéristiques de la mobilisation du « faible ». Ainsi tout au long de l’histoire byzantine, l’affrontement avec les Arabes, qu’ils aient été omeyyades ou abbassides a pris une connotation eschatologique, celle d’un affrontement civilisationnel final où le vaincu courrait à l’anéantissement total.

Il serait peut être simpliste de parler d’endoctrinement, toutefois l’on constate la nécessaire adhésion totale de la population « du faible » pour que celui-ci triomphe. Dans de tels affrontements, le patriotisme et le nationalisme sont très fréquemment employés afin de souder la communauté. C’est ainsi que des actions de propagande interne poussées sont souvent constatées chez « le faible » ; certains comme le Vietminh se montrant particulièrement habiles dans ce type d’opération de consolidation de l’idée nationale. Le cas du Vietnam des années 50-70 est particulièrement intéressant puisque nous avons à faire à une organisation communiste, par essence internationaliste, qui s’appuie pourtant sur des valeurs nationales voire nationalistes afin de mobiliser sa population contre les Français puis les Américains.

Le faible a ainsi tout intérêt à provoquer une guerre totale au sens Clausewitzien du terme afin de pouvoir agréger le plus de forces internes possibles par l’insupportable domination du fort. Le succès de Gandhi en Inde ne fut pas tant celui du pacifisme et de la non-violence que celui d’une logique faible-fort poussée à son paroxysme : plus Gandhi se montrait faible et plus la domination des Britanniques apparaissait comme insupportable à la population, car écrasante et disproportionnée, et jetait du monde dans le camp indépendantiste.

Néanmoins le faible doit aussi savoir capitaliser ses succès internes par des succès externes. A ce niveau là point de grande nouveauté ; comme le faisaient les troupes byzantines, le plus efficace reste encore de s’appuyer sur la connaissance du terrain pour harceler avant de combattre uniquement dans des conditions optimales. Le faible n’a donc d’autre choix que d’esquiver l’affrontement jusqu’à être en supériorité écrasante, suivant en cela les préceptes de Sun Tzu. L’exploitation d’une seule victoire pouvant parfois suffire à gagner la guerre.

Le faible gagne ainsi plus par l’usure que par la suprématie militaire, il n’a pas besoin de cent victoires, une seule lui suffit s’il sait l’exploiter. On ne compte plus les mouvement ou Etats, des insurgents américains aux communistes de Mao, qui se sont trouvés dans la situation d’être toujours vaincus jusqu’au jour où ils ont enfin remporté La bataille. La stratégie du faible est ainsi fondée sur deux piliers : cohésion et esquive.

 

Le faible devenu fort

 

Le faible, s’il met en place une stratégie comme celles mentionnées ci-dessus, peut, à long terme et à force de victoires, devenir lui-même un fort. Israël, après quatre guerres (1948, Suez, Six-Jours et Kippour) apparaît au milieu des années 70 comme La puissance du Proche-Orient, devant des pays pourtant plus peuplés et quelques années auparavant mieux équipés. C’est que l’ancien faible a parfaitement su capitaliser ses victoires, développant, par la force des choses, un impressionnant complexe militaro-industriel considéré comme en pointe même parmi les nations occidentales. De plus, en choisissant finement ses alliances militaires et diplomatiques, en Europe d’abord, puis aux Etats-Unis, l’Etat d’Israël a su trouver des protecteurs et des partenaires efficaces. Il peut sembler plus que paradoxal qu’un Etat luttant pour sa survie ait réussi, par cette même lutte, à devenir la première puissance régionale. C’est à partir de ce moment où sa survie est largement assurée que l’Etat hébreux va commencer à se projeter vers l’extérieur tout en gardant les mécanismes qui ont fait de lui une puissance.

De même l’Empire byzantin, après la période de contraction et de défaites des VIIIe-IXe siècles, reprend au cours du Xe siècle une vigueur étonnante. A la suite des réorganisations militaires et de l’arrivée au pouvoir d’empereurs issus du monde militaire, le redressement est spectaculaire. La mécanique qui a abouti à cette inversion a été très bien étudiée (2) et mérite d’être mise en lumière. Les vigoureux « empereurs-soldats » qui se sont succédés au cours du Xe siècle (Romain Lécapène, Nicéphore Phokas, Jean Tzimiskès) ont profondément contribué au renouveau de la puissance militaire byzantine. Toutefois c’est à leur successeur Basile II qu’on doit la clairvoyance d’avoir compris que malgré le fait que Byzance soit redevenu un « fort » sur la scène internationale, les méthodes de combat asymétriques restaient le meilleur atout des armées impériales. En effet les empereurs-soldats avaient bien compris que même en récupérant les territoires d’Asie Mineure jusqu’à Antioche, la capacité de mobilisation des Arabes serait quoi qu’il arrive supérieure à celle de l’Empire. Ainsi en pleine apogée de Byzance, ses armées utilisaient-elles les mêmes techniques, harcèlement, utilisation du terrain, groupes mobiles que lors des années les plus sombres, avec néanmoins des améliorations technologiques et opérationnelles. Le soldat byzantin, recevant sa part de la strateia, reste toujours un cavalier mobile tant archer que lancier.

 

Les risques de la transition

 

Toutefois il existe un risque, vérifié tant avec Byzance qu’avec Israël, c’est celui de la perte des savoir-faire et savoir-être du faible. En effet, l’accumulation de succès peut parfois conduire à la sortie de l’état d’esprit qui conditionne la position de faible ainsi que ses actions : celui de la survie absolue. Une fois que le groupe de leaders qui maintenait cette tradition s’est retiré au profit de nouveaux chefs n’ayant que peu ou pas connu les périodes de survie, l’Etat tend à se comporter comme un fort à part entière. Or dans les exemples qui nous intéressent, une telle attitude est vouée à un échec cuisant.

La guerre israélo-libanaise de 2006 peut ainsi s’analyser sous cet angle. Israël, libéré de ses problématiques de survie depuis Kippour et dont la haute hiérarchie militaire a peu à peu changé au cours des trente années qui ont suivi la victoire de 73, s’est totalement fourvoyé en adoptant une attitude inverse de celle qui était la sienne aux débuts de son histoire. Formation de moindre qualité, esprit de résistance et d’abnégation diminué, moins bonne disponibilité des réservistes formant pourtant une partie non négligeable des forces combattantes et enfin commandement défaillant voulant à tout prix adapter les méthodes de l’US Army sont autant de facteurs expliquant l’échec israélien dans cette opération. Certes on ne peut pas dire que l’Etat hébreux ait été vaincu, toutefois les chiffres parlent d’eux-mêmes (3). Israël a connu un grave échec ainsi qu’une défaite informationnelle sans précédent à la suite de cette guerre.

De même dans le monde byzantin, la combinaison de deux facteurs interdépendants a aussi mené à un effondrement aussi rapide que dramatique. Les victoires accumulées pendant plus de 50 ans, des années 960 à 1025, ont créé un sentiment de sécurité parmi la population et surtout parmi ceux qui étaient astreints au service militaire. Ces derniers, enrichis lors des conquêtes d’Asie Mineure, des Balkans et de Méditerranée, ont bientôt tenté de chercher une échappatoire à une activité qui mettait en péril leur vie alors même qu’il ne semblait plus y avoir de danger immédiat. L’on assiste donc dans les années 1040-1050 au progressif remplacement du service militaire auquel étaient astreints ceux détenant la terre militaire (stratetia) par le paiement d’un impôt compensatoire. Cette fiscalisation de la strateia, telle qu’on nomme ce phénomène en histoire byzantine, était aussi parfaitement acceptée par l’Etat central qui ne fit rien pour l’empêcher. Au contraire même le pouvoir impérial était content de bénéficier de cette nouvelle manne financière qui lui permit de recruter des mercenaires (Varègues, Anglo-saxons, Francs, Bulgares…), moins susceptibles de vouloir transformer leur général en candidat au trône impérial comme cela était fréquemment arrivé au cours des siècles passés.

Toutefois en faisant ce choix, l’Etat byzantin perdait doublement sa cohésion. Sur le plan militaire les mercenaires recrutés n’ont jamais été concernés par la lutte entre Byzance et ses voisins, le service byzantin représentant simplement pour eux une occasion d’enrichissement rapide. Perte de cohésion aussi sur le plan « national » puisque la population des thèmes ne participant plus à l’effort militaire direct a eu tôt fait de s’en désintéresser. Ainsi lors de la défaite de Manzikert en 1071, si les mercenaires ont failli lors des combats, la population de l’Empire et notamment les possesseurs de la strateia, premiers défenseurs de leur thème, n’étaient plus en état de résister comme ils avaient pu le faire un siècle auparavant.

 

 

Ainsi, même si le faible lorsqu’il devient fort bénéficie d’un avantage considérable sur ses adversaires, s’il ne maintient pas sa culture originelle, il risque de connaitre de cuisants échecs. Réussir à dépasser le stade de la survie en conservant les armes propres à cet état de développement garantit des succès impressionnants. Toutefois, à l’instar de la Prusse du XVIIIe siècle, l’oubli des particularismes et la perte de l’abnégation totale qui sont consubstantiels à l’Etat de faible, conduisent à de retentissants effondrements. La puissance reste avant tout un état daté dans le temps et l’espace et seule la remise en cause permanente de cet état permet de la conserver efficacement, comme toujours le plus dur n’est pas d’arriver au sommet mais de s’y maintenir.

 

 

 

(1)   Citons à titre d’exemple au niveau du haut-commandement italien : R. Bernardini et C. Chiari, « La guerra asimmetrica » in La Rivista Militare 04-2005, Juillet-Août 2005, pp. 14-33. Ou même dans la sphère francophone : Jacques Baud, La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Paris, Editions du Rocher, 2003. Ainsi que : Vincent Desportes, La guerre probable : penser autrement, Paris, Economica, 2007.

(2)   J. Haldon, Warfare state and society in the Byzantine world 555-1204, Londres UCL Press, 1999.

(3)   M. Goya, « Dix millions de dollars le milicien, la crise du modèle occidental de guerre limitée de haute technologie » in Politique Etrangère printemps 2007-1, pp. 191-202.


2 comments to Armes du fort – stratégie du faible

  • Pedro

    L’Irak et l’Afghanistan sont aujourd’hui les exemples les plus sensibles de cette stratégie du faible face au fort. Les talibans, comme les baassistes, ne pouvaient gagner la guerre face à des armées occidentales entrainées et équipées. Cependant, deux éléments ont été négligés lors du déclenchement des opérations: que faire de la victoire, et comment s’extraire des pays « libérés »? Un facteur a été occulté: le facteur temps.
    Aujourd’hui, en Afghanistan, les états-majors s’interrogent: les talibans (ou insurgés) sont de plus en plus forts. Ils connaissent nos tactiques, nos moyens, et surtout notre psychologie. Ils ne peuvent pas engager des combats au sens strict du termes (encore qu’ils ont récemment bousculé une compagnie US en choisissant le moment clef d’un désengagement, par une météo empêchant tout appui aérien, et avec un rapport de force favorable : la « fenêtre de tir » a alors été exploitée et les « talebs » ont manqué de peu une victoire historique). ils doivent donc agir différemment. Ils disposent de trois leviers essentiels pour gagner leur guerre de reconquete:
    1:le temps: en effet, le temps représente un facteur d’usure financière et moral déterminant pour les armées occidentales.
    2: la communication: chaque mort ou blessé, même isolé, même décorélé d’un quelconque combat, est exploité contre l’armée à laquelle il appartenait, et donc, contre son gouvernement, son parlement, au travers des médias…(ex: l’article odieux de Paris-Match, après l’embuscade d’Uzbine)
    3: la peur: la plupart des KIA (Killed In Action) sont dus aujourd’hui aux IED (explosifs artisanaux déposés sur/sous/dans/a coté des routes… Chaque soldat qui prend la route, dans un convoi ou de quelque manière que ce soit, est de fait en danger de mort (ou de perdre ses jambes…). Ce stress est bien plus important que celui du combat, ou de l’obus perdu. Pour rajouter au stress, les insurgés pratiquent maintenant l' »overkill »: s’il suffit de 50 kg d’explosif pour détruire un véhicule blindé, ils en mettent une tonne. Pour les passagers du véhicule, le résultat est le même: ils meurent aussi vite. Mais pour les spectateurs, l’effet est dévastateur, et le stress augmente.
    La stratégie du faible au fort est vieille comme le monde. Aujourd’hui, elle fait des ravages…dans le camp occidental. Si les armées de l’Otan restent, elle paieront le prix du sang. Si elle partent, tout cela n’aura servi à rien, et les talibans reviendront, renforcés par la légitimité de la victoire (exploitée médiatiquement…). Il semble que dans le cas actuel, une victoire ne pourrait qu’être une victoire à la Pyhrrus.

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello Pedro,

    Merci d’apporter cet éclairage sur les exemples les plus actuels de cette stratégie. Les Tablibans sont en effet devenus des maitres dans les stratégies de guérilla, ayant retenu les leçons de l’histoire, à long terme si on pense aux guerres anglo-afghanes ou à court terme si on regarde l’invasion soviétique. Toutefois, tant les Talibans que les insurgés irakiens, ont ils les moyens de se transformer en forts ? La non-centralisation (apparente ?) et l’orientation sur une base volontairement non-nationale de leur lutte sont, à mon sens, des freins. On note néanmoins une subtile réorientation vers des accents plus nationalistes depuis quelques mois. Les nouveaux Talibans qu’on nous annonce seront peut être ceux de l’Afghanistan avant d’être ceux de l’anti-Occident.

    Du côté des forces de l’OTAN il faut peut être aussi remettre en cause la notion de victoire telle qu’on la conçoit actuellement. Cette notion, héritée des conflits du continent européen depuis le XIXe siècle est-elle adaptée à des projections de forces aussi loin de l’Europe et des USA ? J’en doute. Même si de brillants succès peuvent être remportés dans les luttes de contre-guérilla, comme l’a montré le Plan Chasles pendant la guerre d’Algérie ou les opérations combinées soviétiques décrites par le colonel Kulakov lors de sa conférence du 11 mai dernier à l’Ecole Militaire, la pérénisation doit être envisagée différement. Finalement la clé pour le camp occidental se trouve tout autant sur le terrain que dans les foyers afghans, américains et européens. Si victoire il y a, elle sera en effet très éloignée du triomphe romain d’antan.