Chine-Afrique : la tentation du néocolonialisme

Lundi 9 novembre s’achevait le forum de coopération Chine-Afrique de Sharm-el-Sheikh marqué par l’annonce faite par Pékin du déblocage de plus de 10 milliards de dollars de prêts bonifiés aux Etats africains. Cette annonce, couronnement d’une politique de longue haleine menée la Chine envers le continent africain, vient sceller la place de Pékin comme principal bailleur de fonds d’un continent qui, bien que relativement isolé de l’économie financière, n’en a pas moins souffert de la crise. Alors que les grands pays de la Triade, anciennes puissances coloniales en tête, se sont tournés vers la sauvegarde de leur économie au détriment de l’investissement international, la Chine a, grâce à un retour précoce à une forte croissance, pu occuper l’espace dans un continent qui ressemble de plus en plus à un pré-carré.

La Chine a en effet tout intérêt à occuper une place stratégique dans bon nombre d’Etats africains. Le pays le plus peuplé du monde a un besoin structurel d’une économie en très forte croissance, au moins 7-8% par an, afin de soutenir son modèle économique et social. Or Pékin semble parfois dépassé par cette même croissance et doit à tout pris trouver à la fois les espaces de débouché pour ses produits et les matières premières nécessaires au fonctionnement d’industries en pleine mutation. Ce qui avait commencé au début des années 1990 par le besoin de sécurisation des approvisionnements énergétiques est en train de se transformer en un véritable néocolonialisme, sur un modèle plus anglais, économique donc, que français.

La Chine a commencé son odyssée africaine par l’Angola, pays en guerre depuis des décennies où personne ne voulait se risquer à investir et néanmoins riche de ressources pétrolières inexploitées. Ayant établi des relations diplomatiques avec le pays dès 1983, Pékin pouvait petit à petit, par le biais d’une coopération économique continue, s’implanter dans le pays et contrôler une partie des ressources énergétiques. Le pari fait sur la stabilisation de l’Angola est en passe de réussir puisque le pays, suite aux graves difficultés du Nigéria, est devenu le premier pays producteur de pétrole d’Afrique. Même si aujourd’hui le pétrole angolais attire la convoitise des grandes compagnies européennes et américaines, les Chinois sont très clairement en position de force dans le pays.

Ce scénario, maintes fois rejoué dans d’autres Etats, est en passe de devenir la norme en Afrique, tant la Chine fait figure de prédateur des matières premières africaines. Que ce soit pour l’énergie (pétrole, charbon ou uranium) ou même pour les ressources minérales (titane, rhodium, palladium), vitales pour une industrie qui clame sa volonté de figurer parmi les leaders mondiaux, la Chine étend toujours plus sa présence en Afrique. Il est significatif de voir que les échanges commerciaux entre Pékin et le continent africain ont été multipliés par dix entre 2000 et 2008. Même si au niveau des matières premières la Chine entretien de très bonnes relations commerciales avec d’autres Etats, Russie d’abord et plus récemment Australie, sa volonté de sécuriser ses approvisionnements la pousse à rechercher une position dominante au sein du continent africain où elle peut s’imposer comme le bailleur de fonds providentiel.

Les pays africains sont plus que nécessaires à la Chine puisqu’ils ne représentent pas seulement une source d’approvisionnement, mais aussi un débouché pour nombre de produits et de services chinois. Pour s’en convaincre il suffit de voir la poussée des entreprises chinoises dans les secteurs du BTP et des infrastructures dans des pays comme l’Algérie ou le Soudan. Toutefois une telle présence, souvent massive et peu discrète, à de plus en plus pour effet de créer un climat antichinois conduisant parfois à des débordements allant jusqu’à la guérilla.

S’appuyant sur un discours de pays émergent à pays en devenir, la Chine tentant déjà d’apparaitre sur la scène mondiale comme le porte-voix du monde émergent, Pékin tente d’effacer l’image « d’envahisseur » qui est la sienne dans certaines parties du continent. Les forums de coopération Chine-Afrique inaugurés en 2008, les investissement en développement de la part de Pékin, les prêts bonifiés aux Etats et pour finir l’offre éducative au travers des Instituts Confucius, sont autant d’éléments de la stratégie utilisée par Pékin afin de redorer son image auprès des populations et des élites locales. Le maillage de ces mêmes Instituts Confucius est d’ailleurs très révélateur d’une stratégie « soft power » à long terme de la Chine, l’éducation étant toujours le meilleur moyen d’amener l’autre à penser comme soi. La Chine se garde toutefois bien de se proclamer en « mission civilisatrice », posture chère aux colonialistes du XIXe siècle, Jules Ferry en tête.

Doucement et sans trop de bruits, la Chine a réussi à se tailler en Afrique une place qui la rend aujourd’hui incontournable dans la géopolitique de ce continent. Toutefois, maintenant que sa présence se fait de plus en plus visible et durable, des voix s’élèvent à l’intérieur même des Etats pour dénoncer le troisième colonialisme après la phase européenne et la phase américano-soviétique. La Chine saura-t-elle éviter les écueils qui ont été fatals aux autres puissances qui ont tenté l’aventure africaine ? Pour le moment en tout cas on ne voit pas qui pourrait lui contester sa place de premier partenaire d’un continent qui a désespérément besoin de fonds et d’infrastructures.


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