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France-Russie : esquisse d’un nouvel axe continental ?

Alors que Nicolas Sarkozy parcourait les 26 et 27 novembre le continent américain de Manaus à Trinidad afin de rassembler le plus d’Etats derrière les positions françaises en prévision de la conférence de Copenhague, un autre ballet diplomatique avait lieu à Paris. Vladimir Poutine, premier ministre aux airs de président d’une Russie émergeant difficilement de la crise, était en France pour discuter de nombreux dossiers mais aussi pour signer des partenariats [1] avec les grandes entreprises françaises dans des secteurs on ne peut plus stratégiques.

Les plus attendues de ces signatures concernaient bien évidemment l’énergie, principal secteur stratégique russe. Les grands énergéticiens français, à la traine en comparaison de leurs collègues européens, avaient à cœur de profiter des opportunités offertes par les deux gazoducs russes devant approvisionner l’Europe de l’Ouest. Les frères ennemis GDF SUEZ et EDF sont ainsi très proches d’un accord respectivement dans les projets Nord Stream et South Stream. L’insertion des grands énergéticiens français dans ces consortia qui, de fait, deviennent de plus en plus russo-européens, marque un véritable tournant stratégique dans la politique énergétique française. Alors que jusqu’à présent la France regardait plutôt vers la Méditerranée pour ses approvisionnements en hydrocarbures, le revirement vers la Russie indique une vision plus continentale des approvisionnements et de la vision de l’énergie, au risque de mettre en péril encore plus qu’elle ne l’est, l’indépendance énergétique de l’Europe. Toutefois il est important de noter que les industriels français sont les derniers à rejoindre ce projet, loin après les énergéticiens allemands partenaires dès les débuts de Nord Stream.

Ces partenariats, très attendus, ne doivent pas masquer les autres rapprochements entre France et Russie dans des domaines aussi variés que l’automobile et les télécoms. Renault, après son tropisme japonais, a décidé de s’orienter vers la Russie pour sa nouvelle extension en reprenant l’entreprise Avtovaz [2]. Les dettes colossales de la société russe, particulièrement impactée par la crise, ne semblent pas un obstacle insurmontable pour Renault qui tient probablement à étendre le concept de la Logan vers l’Est. Dans le domaine des télécoms le partenariat signé par Alcatel-Lucent [3] est encore plus représentatif du rapprochement franco-russe puisqu’il concerne cette fois directement une société d’Etat : SC Rostechnologii. La co-entreprise née de ce partenariat développera des produits de haute-technologie, sensés concurrencer les entreprises asiatiques et américaines. La crise semble avoir servi de révélateur de la fragilité économique de la Russie qui est actuellement, parmi les BRICs, le pays à émerger le plus lentement et le plus difficilement du choc économique de l’année dernière. Moscou, conscient de sa puissance retrouvée depuis 2002, est-elle en train de se rendre compte qu’elle a finalement besoin de l’Europe, en particulier de sa technologie, pour être réellement capable de concurrencer Américains, Chinois et Indiens dans le domaine économique ? En tout cas il semble particulièrement intéressant d’allier technologie de pointe européenne et marché et croissance russes.

Toutefois c’est dans un domaine plus surprenant que s’accomplit le rapprochement franco-russe : la défense. Les deux pays, grands exportateurs d’armes aux entreprises puissantes, semblaient ne jamais devoir se rejoindre dans ce domaine, surtout depuis que la France a rejoint le commandement de l’OTAN. Or la volonté affichée par Moscou d’évaluer les capacités du porte-hélicoptères Mistral, avant de formuler une éventuelle offre d’achat, apparaît très surprenante. Alors que la Russie a toujours clamé son indépendance en matière d’armements, la possibilité qu’elle acquière un matériel OTAN est un revirement en apparence total dans sa politique de défense. Or, par un pragmatisme absolu, la Russie veut s’offrir la capacité de déployer à nouveau des bâtiments de haut niveau alors qu’il semble qu’elle n’ait plus les capacités techniques de les construire. Le délabrement du complexe militaro-industriel naval, pour les bâtiments de surface tout au moins, est tel qu’il aurait fallu de nombreuses années à la Russie avant d’être capable de produire un navire comme le Mistral.

Dans cette affaire la position de la France est également très intéressante. La vente d’un tel matériel de guerre à la Russie est un gros risque politique vis-à-vis des pays baltes et est-européens. Les réactions n’ont d’ailleurs pas tardé puisque l’Estonie a fait officiellement part de ses inquiétudes [4] à voir se conclure une telle vente. Pays riverain de la Baltique, l’Estonie se montre très inquiète de l’arrivée possible dans la flotte russe d’un bâtiment de débarquement qui pourrait être stationné près de ses côtes.

Est-ce l’état économique des entreprises de défense françaises, impactées par la crise et peinant à exporter leurs matériels, qui pousse à un tel contrat ou une réelle volonté politique de coopération entre les deux pays ? Par cette manœuvre N. Sarkozy envisage peut-être de rapprocher la Russie de l’Europe ; souvenons nous de cette déclaration du président français le 5 mai dernier [5] : « Nous serions mieux inspirés d’engager dès maintenant avec la Turquie des négociations pour créer un espace économique et de sécurité commune. Cette grande ambition, nous pouvons la proposer aussi à la Russie ». Peut-être sommes nous en train d’assister à la première étape de cette Europe étendue ?