La Hanse : une expérience de pré-Mondialisation ?

L’on considère habituellement que la Mondialisation actuelle est la fille du capitalisme et que sans cette doctrine du XVIIIe siècle jamais les relations économiques complexes qui existent aujourd’hui entre Etats et entreprises n’auraient pu voir le jour. Toutefois dans l’histoire antique et médiévale, on trouve des exemples, des tentatives ou des systèmes qui laissent à penser que l’internationalisation poussée des échanges, la standardisation des goûts et les affrontements géoéconomiques ne sont pas nés avec Adam Smith. L’un des exemples les plus brillants et les plus connus de cet internationalisation pré-capitalistique est celui de la Ligue Hanséatique, la Hanse sous forme abréviée.

Fritz Rörig, dans un article bien connu publié dans les Annales (1), a montré que les villes de la Hanse, plus particulièrement Lübeck, étaient issues de la volonté des grandes familles urbaines d’Allemagne de l’Ouest, désireuses de développer le commerce avec l’est de la Baltique et plus spécifiquement Novgorod dont les fourrures étaient prisées dans tout l’Occident. La fondation et le rapide essor de ces villes « allemandes » de la Baltique au milieu du XIIe siècle, que ce soit Lübeck, Riga ou Visby, relevait ainsi d’une volonté qui, dès l’origine, s’avérait purement commerciale. Toutefois on peut noter que ces premiers développements commerciaux sont le fruit d’individus dont la famille est souvent disséminée dans toutes ces nouvelles villes : un cousin à Lübeck, un neveu à Rostock, un oncle à Dantzig… La Hanse n’est en ce XIIe siècle qu’une association de marchands comme on en trouve bien d’autres en Europe, bien qu’elle soit déjà la plus étendue géographiquement. 

Le développement de ce réseau portuaire, de la Frise à la Carélie, se poursuivit doucement à l’ombre des grands féodaux jusqu’à ce qu’un évènement vienne véritablement lancer l’aventure hanséate : le grand interrègne consécutif à la mort de Frédéric II. En effet c’est à partir des années 1250, dans le chaos général qui suivit la disparition des Hohenstaufen de la scène politique, lors de ce que Schiller qualifiera de « Kaiserlose schreckliche zeit » (époque terrible sans empereur) (2), que les villes d’Empire vont commencer à prendre une vraie autonomie. Les grand féodaux, occupés par les luttes autour de la couronne impériale, ne vont pas être en mesure de freiner l’émancipation urbaine ; les villes allemandes regardant avec une envie non dissimulée les privilèges de leurs consœurs italiennes émancipées depuis des décennies. Ce qui n’était jusqu’ici qu’une association de marchands issus de différentes cités du nord de l’Allemagne allait, avant la fin du XIIIe siècle, se transformer en une véritable alliance de villes unies juridiquement et économiquement.

A partir des années 1280 et de la constitution d’une véritable union des villes, la Hanse va devenir une vraie puissance régionale alors qu’elle n’est même pas un Etat. Menant une véritable guerre commerciale à ceux qui pourraient être ses compétiteurs, royaumes de Norvège et du Danemark entre autres, la Hanse n’hésite pas à avoir recours à la lutte armée contre ces mêmes royaumes, réussissant même à en sortir victorieuse lors du traité de Stralsund de 1370. Avant de nous intéresser à ce traité et ses conséquences, regardons plus en détail les spécificités géoéconomiques de la Hanse.

Grâce à une audace commerciale rare et consubstantielle à sa nature d’union marchande, la Hanse a dès la fin du XIIe chassé ses rivaux commerciaux de la Baltique. S’appuyant sur une organisation uniquement destinée à la maximisation du profit économique ainsi que sur un avantage technologique férocement entretenu en matière de construction de navires, les fameuses cogues larges et disposant d’une grande capacité. Mieux adaptées que leurs concurrentes scandinaves à la navigation commerciale, elles sont à elles seules le symbole de la Hanse.

Le commerce est donc le cœur et le poumon de la Hanse ; pour le protéger les marchands qui composent cette union n’hésitent pas à recourir à toutes les manœuvres nécessaires. La guerre commerciale, rendue possible par l’extension du réseau des comptoirs de Londres à Novgorod et la maitrise de l’information stratégique, parfois obtenue par espionnage commercial, sont autant de pratiques développées et entretenues au sein de la communauté des marchands de la Hanse. D’ailleurs, la guerre étant nuisible au commerce, c’est par ces pratiques et une activité diplomatique digne des grandes chancelleries du temps que la Ligue Hanséatique a su asseoir sa domination sur l’ensemble de la Baltique. Fondant des comptoirs bien approvisionnés à proximité des ports de ses adversaires, Visby en est l’exemple le plus frappant, la Hanse réussit à assécher les rentrées d’argent des monarchies scandinaves ou des principautés riveraines de la Baltique. En fonctionnant sur l’antique principe offre-demande maitrisé grâce à un réseau informationnel efficace, les marchands de la Hanse réussissent à s’arroger des monopoles sur une marchandise ou un port. Bel exemple d’intelligence économique et de maitrise de l’information stratégique de la part des marchands allemands. Ces méthodes sont d’ailleurs issues des peuples de marchands ; Italiens du Nord et Allemands d’abord, négociants hollandais et anglais plus tard, confirmant cette importance donnée à l’information commerciale dans l’acquisition de la puissance.

Le second moment décisif de la Hanse intervient au milieu du XIVe siècle. La Hanse ayant atteint une taille critique dans la Baltique, elle regarde avec insistance vers l’Angleterre et donc vers le point de sortie de la Baltique : le détroit du Sund. La pression imposée sur cet étroit passage poussa le roi de Danemark, Valdemar, à lancer ses forces contre les établissements hanséatiques en 1361. Alors que la force militaire de la Hanse était clairement subordonnée à la protection de sa puissance commerciale, préfigurant ainsi les théories de Mahan (3), les forces hanséatiques remportèrent pourtant la guerre face à une monarchie solidement établie. L’impact du traité de Stralsund fut tel qu’il poussa l’empereur Charles IV à se rendre à Lübeck pour augmenter lui-même l’autonomie et les pouvoirs de la Hanse au sein de la Baltique, inscrivant dans la loi le triomphe militaire et commercial des marchands du nord de l’Allemagne.

A cette époque, son apogée tant commerciale que politique, la Hanse a tissé un réseau de villes « allemandes » et de comptoirs enserrant la Baltique : Cologne, Hambourg, Lübeck, Dantzig, Rostock, Visby, Riga, Memel auxquelles on doit ajouter Londres, Bruges et Novgorod. Au sein de cet univers commercialement fermé, se développe un « goût » unique, véritable pré-Mondialisation. En effet grâce à l’action des marchands de la Hanse, l’utilisation des fourrures russes, des draps de Flandres et d’Angleterre se généralise dans l’ensemble de l’Europe du Nord. D’un autre côté la circulation des marchandises alimentaires se développe elle aussi, poussant certains centres à la spécialisation : morue salée du Danemark, céréales de Livonie et Carélie, bière de Flandres et d’Allemagne. Dès le début du XIVe siècle on peut parler d’une véritable standardisation de la consommation dans toute la zone d’influence commerciale de la Hanse, hors de toute spécificité étatique, les mêmes produits se retrouvant disponibles de Londres à Novgorod.

Le déclin de la Hanse, amorcé au milieu du XVe siècle et entériné au début du XVIe, n’est pas le résultat de l’échec de ce mode de consommation « international » ou de l’inadéquation des réseaux marchands. Il est avant tout la conséquence de la constitution des monarchies d’Europe de l’ouest comme ensembles cohérents et centralisés ainsi que le résultat de la translation progressive de l’économie-monde de la Baltique vers l’Atlantique. Toutefois les puissances qui vont émerger de cette modification de la conjoncture mondiale, Provinces Unies d’abord, Angleterre ensuite, ont été formées, dans les méthodes et la mentalité à l’école de la Hanse, comme si au-delà de l’aventure purement allemande il existait une constante à la réussite économique : celle de l’audace et de la volonté.

 

 

 

(1)   Fritz Rörig, « Les raisons intellectuelles d’une suprématie commerciale : la Hanse » in Annales d’histoire économique et sociale, Année 1930, volume 2, numéro 8, pp. 481-498.

(2)   Cité dans Francis Rapp, Le Saint Empire Romain Germanique, Paris, Seuil, 2003, p.221.

(3)   Alfred Thayer Mahan, The influence of sea power upon history, Little, Brown & Co, New York 1890.


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