L’Afghanistan, y aller pour en partir

C’est un intéressant exercice de grand écart auquel s’est livré hier soir le président des Etats-Unis. En effet, ce dernier alors qu’il déclarait officiellement l’envoi de 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan, suivant ainsi les recommandations du général Mc Chrystal, annonçait en même temps que les Etats-Unis commenceraient à se retirer du pays en 2011.

Ainsi, à moins de deux semaines de la remise de son Prix Nobel de la Paix à Oslo, au retour de laquelle il fera un arrêt symbolique au sommet de Copenhague, Barack Obama annonce des renforts massifs portant à près de 100 000 hommes les troupes américaines déployées en Afghanistan. L’année 2009 aura donc vu tripler les effectifs américains dans le pays centrasiatique, de plus en plus comparé au Vietnam de l’autre côté de l’Atlantique.

La complexité tant géographique que politique du pays pousse à un nécessaire renforcement des effectifs et des moyens mais Barack Obama, ainsi que ses alliés dans l’ISAF, prend un grand risque en annonçant ces renforts dans une période troublée. En ces temps de crise, le nervus belli venant à manquer, les opinions publiques des pays de l’OTAN sont de plus en plus réticentes au paiement de l’entretien des troupes en Afghanistan. D’un point de vue moins économique, le conflit afghan semble toujours plus dur et complexe, à la fois pour des raisons qui lui sont propres mais aussi à cause de phénomènes externes.

A l’intérieur du pays, les Talibans semblent mieux maitriser chaque jour la guerre informationnelle comme en témoigne la « bavure de Kunduz ». Les Talibans, s’appuyant sur la volonté absolue des Etats occidentaux de tendre vers une guerre « 0 perte » et donc de s’appuyer le plus possible sur un affrontement de type lointain (bombardements, aviation, drones armés) ont créé les conditions d’une attaque informationnelle. En volant deux camion-citerne puis en les cachant au milieu de la population, mode d’action classique en guérilla et terrorisme, les Talibans ont mis en place un véritable piège dans lequel est tombée l’armée allemande. En bombardant la zone, les forces allemandes auraient fait plus d’une centaine de victimes civiles. Dans un pays où la chose militaire est regardée avec défiance, l’exploitation médiatique de cette bavure, savamment organisée par les Talibans, a créé un vif émoi dont ont fait les frais le CEMA, le Secrétaire d’Etat à la Défense, l’ancien Ministre de la Défense ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée. Exploitant ces failles culturelles ou politiques au sein des nations occidentales, les Talibans sont en train de gagner sur le front informationnel comme l’avaient fait en leur temps les Nord-Vietnamiens.

A l’extérieur de l’Afghanistan, au sein de la coalition les dissensions existent aussi. Que ce soit par des rumeurs sans doute téléguidées depuis l’étranger destinées à miner la confiance entre alliés ou par des prises de positions au sein des opinions publiques, les pays de l’ISAF laissent apparaitre leurs failles internes. Il est certain, comme nous le disions précédemment, que le Prix Nobel de Barack Obama sera, dans cette optique, plus une arme pour ses adversaires qu’un bouclier derrière lequel se retrancher.

Alors que les enjeux de la guerre en Afghanistan dépassent toujours plus le cadre de la simple lutte anti-terroriste dans ce pays ravagé par des décennies de conflits pour s’étendre à toute l’Asie Centrale, la situation devient toujours plus préoccupante. Pendant ce temps la Chine, désireuse de développer ses partenariats énergétiques avec l’Iran, gagne petit à petit de l’influence au Pakistan, en détruisant l’image des USA et par là celle de la coalition toute entière. Le soutien des pays riverains de l’Afghanistan est pourtant une condition absolue du succès des opérations militaires dans une région où une frontière n’est rien d’autre qu’une ligne sur une carte.

Sur le terrain aussi des modifications s’imposent. Avant de vouloir gagner la bataille des images, il vaudrait sans doute mieux gagner celle des cœurs. Ce n’est pas en bombardant depuis le ciel que les forces de l’ISAF réussiront à retourner l’opinion des Afghans, mais plutôt, comme le préconisent chaque jours les spécialistes en psyops, en s’intégrant à la population, en comprenant ses modes de fonctionnement, en occupant le terrain sans imposer une présence trop « contraignante ». Un tel travail avait été entrepris au Vietnam, mais l’initiative des Combined Action Platoons, même si elle avait été un succès, n’avait pas suffi à changer le cours de la guerre, prouvant une fois de plus que le front intérieur est aussi important que le front extérieur (1). Ainsi un travail d’information en profondeur doit être entrepris en Occident. Cette guerre commencée il y a près de 10 ans perd parfois aujourd’hui sa raison d’être dans l’opinion publique. Il faut sans doute montrer avec plus d’acuité que la sécurité de l’Europe et des Etats-Unis se jouent aussi en Asie Centrale.

Le geste fort de Barack Obama de porter les forces américaines en Afghanistan au chiffre symbolique de 100 000 hommes donnera-t-il l’exemple aux membres de l’ISAF ? Rien n’est moins sûr quand on sait que la Grande-Bretagne a annoncé un renfort de 500 soldats à peine et que l’Allemagne suite à l’affaire de Kunduz s’interroge sur sa place. A force d’économies de moyens et d’errements stratégiques, l’OTAN risque la catastrophe et ce n’est pas en annonçant des renforts en donnant en même temps leur date de retrait que les choses vont s’améliorer.

 

(1)   M. Goya, « La guerre vraiment au milieu des populations » in Les cahiers du CESAT n° 17, septembre 2009,

http://www.cesat.terre.defense.gouv.fr/IMG/pdf/cesat_cahiers_17_def.pdf


4 comments to L’Afghanistan, y aller pour en partir

  • pedro

    La « guerre » d’Afghanistan (on peut appeler cela une crise, mais enfin…)est déjà perdue, tout le monde s’accorde pour le penser, à défaut de le dire.
    En effet, lorsque le dernier « boy » aura quitté le sol afghan, les rebelles (insurgés, talebs…)s’empresseront de finaliser leur attaque informationnelle mondiale(largement entamée, et plutôt bien, d’ailleurs) pour se présenter comme les vainqueurs de cette guerre de libération, mélangeant allègrement le jihad à la résistance à l’envahisseur « croisé », et aux amis corrompus du président Karzai. Or, il existe globalement 3 types d’insurgés: les talibans du mollah Omar et leur nébuleuse, les groupes d’insurgés type « Goubouldine », plus politisés, et les bandes armées, qui présentent finalement peu d’interet et se rangeront aux cotés des plus forts.
    La première catégorie est plus fanatisée, plus fondamentaliste. Donc très dure à manipuler ou à acheter. Elle est forcement plus « jusqu’au-boutiste ». La seconde présente actuellement une main « semi-tendue », (bien qu’armée et dangereuse)au pouvoir en place, presque prête à partager ce pouvoir.
    Depuis les déclarations de départ du dernier prix Nobel de la paix (à la tête d’une armée de 200000 hommes en guerre sur deux théâtres d’opérations, sans rire!), les deux catégories d’insurgés ont deux choix possibles: soit ils décident de jouer leur « va-tout » et de déclencher une guerre sans merci aux forces de la coalition, en vue de se présenter face au bon peuple comme des martyrs qui auront su se sacrifier pour libérer le pays/l’islam/et c…(et là, BFM TV va pouvoir installer une permanence dans la cour des Invalides, pour assister aux très nombreuses cérémonies de décoration posthumes qui s’en suivront fatalement). Soit ils décident de maintenir un niveau de tension nécessaire pour être crédibles mais juste suffisant pour ne pas « pourrir » le mode de vie des paisibles cultivateurs de blé … ou de pavot, en attendant le départ des croisés. Dans le premier cas, il nous faudra payer le prix du sang pour réduire suffisamment le niveau de violence (en neutralisant les insurgés) afin de partir le plus dignement possible. Dans le second cas, nous partiront plus vite, mais tout le monde se demandera pendant des années ce que nous « sommes partis faire sur cette galère ». Dans les deux cas, la victoire psychologique appartiendra au clan qui criera le plus fort dans le vent des pales du dernier hélicoptère américain.

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello Pedro,

    Tu as tout à fait raison. Je pense aussi que cette « guerre » a été vendue de trop de manières différentes aux opinions publiques occidentales pour que l’on puisse encore y voir clair dans ses objectifs. D’opération de représailles militaires après les attentats du 11/9 ellle est peu à peu devenue, sous la poussée eschatologique de G. W. Bush, ainsi que de tous ceux qui « pensent bien », une vaste entreprise de transposition du modèle démocratique occidental – renconstruction d’un pays ravagé depuis des décennies par la guerre. Or si la première forme d’intervention se justifie parfaitement et a le mérite d’avoir des objectifs clairs et atteignables, la seconde confine à l’utopie, voire au ridicule quand on se souvient de la manière dont les USA ont gentiment « oublié » l’Afghanistan après le départ des Sovietiques….(à ce niveau là l’excellent film Charlie Wilson’s war offre une vision cynique malheureusement bien trop proche de la réalité).
    Peut être devrions nous faire l’effort de redéfinir cette opération, d’accepter qu’on n’impose pas comme çà, par la force et en une dizaine d’années, à des gens issus de cultures diamétralement opposées aux notres, des modes de vie et de pensée. Certes c’est une chose plus que louable de vouloir offrir au monde entier les valeurs universelles des Droits de l’Homme et de la Démocratie, toutefois il faudrait arrêter d’oublier qu’il existe une valeur bien plus universelle et immédiate: celle de la survie.

  • HECTOR

    Je suis entièrement d’accord avec Pedro, cette guerre est déjà terminée pour les occidentaux! La question maintenant est comment se retirer sans perdre la face ? Tout le monde sait qu’aujourd’hui nous devons traiter avec les insurgés et que demain « Taliban, Pachtounes, pachaï…ou autres reprendront le pouvoir et leurs habitudes !!!Ils ont le temps pour eux, et encore une fois l’Occident ne l’a pas compris trop imbu de sa culture probablement qu’il croit supérieure et bienveillante !
    La vraie question en termes de logique de puissance est de savoir si les USA
    sont réellement venus pour établir une quelconque démocratie ou s’ils sont là pour de toutes autres raisons ? Je pense qu’il faut quitter le territoire même si nous perdons la guerre de l’information et limiter les cérémonies aux Invalides. Jamais la France n’acceptera de perdre des fils pour l’Afghanistan en grand nombre…Et il est a souhaité que cette guerre ne devienne pas un enjeu des élections à venir…La réunion anti-France en Afghanistan avec monsieur de Villepin et monsieur Mélanchon est intéressante à ce sujet !!!!

  • Nicolas Mazzucchi

    Tu as raison, plus çà va et plus çà me rappelle l’Indo. Une guerre où la com. devient impossible, où la France ne souhaite pas s’engager en grand nombre et où tout le monde est plus ou moins convaincu que de toutes façons dès qu’on sera parti ce sera l’enfer et le retour aux affaires pour tous les caciques locaux.

    Etablir une démocratie; est ce seulement faisable vu la manière dont sont menées depuis 10 ans les opérations ? Vu le pays, sa culture et son histoire, il faudrait au bas mot 50 ans de présence pour créer une démocratie à peu près viable là-bas. Rappelons nous qu’en Europe on a mis quelques siècles pour y arriver…

    Après sur la question de l’enjeu politique, je trouve triste que dans ce pays le sacrifice des soldats qui accomplissent leur devoir puisse servir de tremplin ou de tribune à une quelconque idéologie ou personnalité politique. Toutefois il faudrait être très bisounours pour y voir une première. Après tout c’est l’essence même de la politique que de récupérer tout ce qui passe pour donner son avis et la guerre a souvent été un bon sujet pour çà…