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L’Afghanistan, y aller pour en partir

C’est un intéressant exercice de grand écart [1] auquel s’est livré hier soir le président des Etats-Unis. En effet, ce dernier alors qu’il déclarait officiellement l’envoi de 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan, suivant ainsi les recommandations du général Mc Chrystal [2], annonçait en même temps que les Etats-Unis commenceraient à se retirer du pays en 2011.

Ainsi, à moins de deux semaines de la remise de son Prix Nobel de la Paix à Oslo, au retour de laquelle il fera un arrêt symbolique au sommet de Copenhague, Barack Obama annonce des renforts massifs portant à près de 100 000 hommes les troupes américaines déployées en Afghanistan. L’année 2009 aura donc vu tripler les effectifs américains dans le pays centrasiatique, de plus en plus comparé au Vietnam de l’autre côté de l’Atlantique.

La complexité tant géographique que politique du pays pousse à un nécessaire renforcement des effectifs et des moyens mais Barack Obama, ainsi que ses alliés dans l’ISAF, prend un grand risque en annonçant ces renforts dans une période troublée. En ces temps de crise, le nervus belli venant à manquer, les opinions publiques des pays de l’OTAN sont de plus en plus réticentes au paiement de l’entretien des troupes en Afghanistan. D’un point de vue moins économique, le conflit afghan semble toujours plus dur et complexe, à la fois pour des raisons qui lui sont propres mais aussi à cause de phénomènes externes.

A l’intérieur du pays, les Talibans semblent mieux maitriser chaque jour la guerre informationnelle comme en témoigne la « bavure de Kunduz  [3]». Les Talibans, s’appuyant sur la volonté absolue des Etats occidentaux de tendre vers une guerre « 0 perte » et donc de s’appuyer le plus possible sur un affrontement de type lointain (bombardements, aviation, drones armés) ont créé les conditions d’une attaque informationnelle. En volant deux camion-citerne puis en les cachant au milieu de la population, mode d’action classique en guérilla et terrorisme, les Talibans ont mis en place un véritable piège dans lequel est tombée l’armée allemande. En bombardant la zone, les forces allemandes auraient fait plus d’une centaine de victimes civiles. Dans un pays où la chose militaire est regardée avec défiance, l’exploitation médiatique de cette bavure, savamment organisée par les Talibans, a créé un vif émoi dont ont fait les frais le CEMA, le Secrétaire d’Etat à la Défense, l’ancien Ministre de la Défense [4] ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée. Exploitant ces failles culturelles ou politiques au sein des nations occidentales, les Talibans sont en train de gagner sur le front informationnel comme l’avaient fait en leur temps les Nord-Vietnamiens.

A l’extérieur de l’Afghanistan, au sein de la coalition les dissensions existent aussi. Que ce soit par des rumeurs sans doute téléguidées depuis l’étranger destinées à miner la confiance entre alliés [5] ou par des prises de positions au sein des opinions publiques [6], les pays de l’ISAF laissent apparaitre leurs failles internes. Il est certain, comme nous le disions précédemment [7], que le Prix Nobel de Barack Obama sera, dans cette optique, plus une arme pour ses adversaires qu’un bouclier derrière lequel se retrancher.

Alors que les enjeux de la guerre en Afghanistan dépassent toujours plus le cadre de la simple lutte anti-terroriste dans ce pays ravagé par des décennies de conflits pour s’étendre à toute l’Asie Centrale [8], la situation devient toujours plus préoccupante. Pendant ce temps la Chine, désireuse de développer ses partenariats énergétiques avec l’Iran, gagne petit à petit de l’influence au Pakistan [9], en détruisant l’image des USA et par là celle de la coalition toute entière. Le soutien des pays riverains de l’Afghanistan est pourtant une condition absolue [10] du succès des opérations militaires dans une région où une frontière n’est rien d’autre qu’une ligne sur une carte.

Sur le terrain aussi des modifications s’imposent. Avant de vouloir gagner la bataille des images, il vaudrait sans doute mieux gagner celle des cœurs. Ce n’est pas en bombardant depuis le ciel que les forces de l’ISAF réussiront à retourner l’opinion des Afghans, mais plutôt, comme le préconisent chaque jours les spécialistes en psyops [11], en s’intégrant à la population, en comprenant ses modes de fonctionnement, en occupant le terrain sans imposer une présence trop « contraignante ». Un tel travail avait été entrepris au Vietnam, mais l’initiative des Combined Action Platoons, même si elle avait été un succès, n’avait pas suffi à changer le cours de la guerre, prouvant une fois de plus que le front intérieur est aussi important que le front extérieur (1). Ainsi un travail d’information en profondeur doit être entrepris en Occident. Cette guerre commencée il y a près de 10 ans perd parfois aujourd’hui sa raison d’être dans l’opinion publique. Il faut sans doute montrer avec plus d’acuité que la sécurité de l’Europe et des Etats-Unis se jouent aussi en Asie Centrale.

Le geste fort de Barack Obama de porter les forces américaines en Afghanistan au chiffre symbolique de 100 000 hommes donnera-t-il l’exemple aux membres de l’ISAF  [12]? Rien n’est moins sûr quand on sait que la Grande-Bretagne a annoncé un renfort de 500 soldats [13] à peine et que l’Allemagne suite à l’affaire de Kunduz s’interroge sur sa place. A force d’économies de moyens et d’errements stratégiques, l’OTAN risque la catastrophe et ce n’est pas en annonçant des renforts en donnant en même temps leur date de retrait que les choses vont s’améliorer.

 

(1)   M. Goya, « La guerre vraiment au milieu des populations » in Les cahiers du CESAT n° 17, septembre 2009,

http://www.cesat.terre.defense.gouv.fr/IMG/pdf/cesat_cahiers_17_def.pdf [14]