Le nouvel Eldorado de l’uranium ?

En cette époque d’échecs environnementaux, Copenhague ayant abouti à un prévisible fiasco, certains Etats et entreprises ont quand même décidé de prendre les devants en ce qui concerne la diversification de leur mix énergétique. La France, en pointe depuis longtemps dans le domaine de l’énergie nucléaire, prospecte tous azimuts via ses champions nationaux car elle sent que de nombreux pays risquent de se montrer intéressés par une énergie peu polluante et bien moins couteuse, dans tous les domaines, que le pétrole.

Dernier évènement en date dans le secteur, la signature entre Areva et le japonais Mitsubishi, déjà engagés ensemble dans la joint-venture de construction de centrales Atmea, d’un accord concernant la prospection d’uranium en Mongolie. Une telle alliance peut sembler étonnante dans un univers aussi concurrentiel que celui de l’approvisionnement en uranium ; toutefois, à y regarder de plus près, elle est logique, nécessaire et sera, espérons-le,  profitable aux deux parties.

En effet l’uranium semble devoir redevenir, après des années de stand-by, une ressource énergétique de premier plan. Les impacts des énergies fossiles sur l’environnement ainsi que les jeux géopolitiques autour du gaz et du pétrole, armes d’influence d’Etats économiquement agressifs, poussent de plus les regards de nombreux pays vers l’énergie nucléaire. De plus, d’un point de vue très psychologique, la possession de la technologie nucléaire, qu’elle soit militaire ou civile, attire de nombreux Etats qui la voient comme un signe extérieur de puissance.

Comprenant ce renouveau, les entreprises du secteur, soutenues d’une main ferme par leur gouvernement, se lancent à la conquête des ressources. Le cas typique est celui du russe Atomenergoprom, véritable bras armé de la Russie en matière de nucléaire civil, qui se positionne de manière agressive dans toute l’Asie Centrale riche en gisements, notamment au Kazakhstan.

Russes, Américains, Japonais, ces deux derniers collaborant fréquemment, mais aussi Coréens et Chinois sont de plus en plus présents et agressifs sur ce marché. Les entreprises françaises du secteur, Areva en tête, doivent donc être plus intelligentes et adroites pour assurer des approvisionnements à leurs clients ; les contrats de vente de centrale incluant de plus en plus la fourniture de combustible et le retraitement des déchets.

Le groupe français est bien diversifié dans ses sources d’approvisionnement, toutefois il se voit de plus en plus férocement concurrencé en Asie Centrale, là où les seuls arguments commerciaux ne peuvent suffire. En effet, utilisant l’influence que lui octroient des organismes comme l’OTSC et l’OCS, voire la nouvelle union douanière, Moscou entend réserver à ses entreprises le contrôle des ressources d’Asie Centrale. Là où il y a quelques années le président kazakh Nazerbaïev affichait son indépendance économique et politique, c’est maintenant la Russie qui contrôle les décisions commerciales ; gare à qui ne les respecterait pas. Toutefois dans les secteurs du gaz et du pétrole, Moscou doit jouer avec un partenaire aussi agressif que lui : la Chine. Si la Russie se voit obligée d’accepter un contrôle moindre sur ces ressources, ce n’est pas le cas pour l’uranium où la reconquête des gisements centrasiatiques au dépend des occidentaux est lancée depuis quelques années par Moscou.

L’Asie Centrale se révélant de plus en plus compliquée à gérer et l’Australie résistant férocement à toute tentative d’implantation d’une entreprise nucléaire intégrée verticalement,  Areva a décidé de se concentrer sur le développement d’une autre source d’approvisionnement : la Mongolie. Cet Etat offre d’intéressantes caractéristiques sur le plan géoéconomique, d’autant plus que l’entreprise française, présente dans le pays depuis des années, se trouve maintenant appuyée par le géant japonais Mitsubishi.

La Mongolie de son côté voit d’un très bon œil l’arrivée du champion national japonais pour renforcer Areva, signe de sa diversification géoéconomique. En effet, le pays se trouve dans une position géopolitique peu enviable, coincé entre Russie et Chine. Déjà à l’époque de la rupture entre soviétiques et maoïstes au début des années 60, la Mongolie avait servi de terrain d’affrontement entre les deux anciens alliés. Pays vassal de Moscou lors de la Guerre Froide, la Mongolie a eu des relations assez conflictuelles avec la Chine communiste qu’elle a toujours soupçonné de vouloir l’annexer. Depuis la chute du régime soviétique et l’ouverture du marché à la concurrence au début des années 90, le pays essaie de conserver une indépendance qu’il fonde avant tout sur ses richesses naturelles qui représentaient 39% du PIB en 2007.

Certes au niveau uranium le pays est loin d’atteindre le niveau de réserves de l’Australie ou du Canada, respectivement 26% et 12%  des réserves mondiales, mais il dispose quand même de réserves deux fois supérieures à celles du Niger, l’actuel grand fournisseur d’Areva. La Mongolie est donc une implantation plus prospective qu’active, surtout lorsqu’on sait que pas une tonne d’uranium n’est sortie de ses mines en 2008. Le pays garde pour l’instant ses réserves mais sous la pression du marché mondial et avec une alliance Areva-Mitsubishi sur son sol, il y a peu de doutes que l’on trouve bientôt de l’uranium mongol sur le marché.

L’alliance franco-japonaise, créée à l’origine pour la construction de centrales de moyenne puissance très recherchées sur les nouveaux marchés d’Asie, permet, dans le cas présent, de bénéficier de l’expérience d’Areva dans le domaine de l’exploration-extraction et de la proximité nippo-mongole. Le rapprochement progressif de ces deux grands industriels donnera-t-il naissance à une nouvelle alliance du type General Electric-Hitachi voire Toshiba-Westinghouse ? Il est sans doute trop tôt pour envisager pareil dénouement, toutefois il est sûr que le travail conjoint en Mongolie, s’il est réalisé en bonne intelligence, a toutes les chances d’offrir un regain de puissance à l’industrie nucléaire française.


2 comments to Le nouvel Eldorado de l’uranium ?

  • Pedro

    Question: malgré une position plutôt bonne, comment la France a-t-elle réussi à se faire souffler le marché d’Abou Dhabi par la Corée???? Fiasco? « Ratage » de l’IE francaise???? Cela aurait il pu etre evité avec une alliance?

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello Pedro, très bonne année à toi.

    L’année des énergéticiens français s’est en effet conclue sur une pilule plutôt amère à avaler puisque le marché d’Abu Dhabi était censé tendre les bras à la France et, soi disant, il n’y avait plus qu’à se baisser pour le cueillir…

    Toutefois, et même si les entreprises impliquées ont reçu l’ordre de ne pas communiquer là-dessus puisque des tractations franco-emiraties sont encore en cours dans l’armement notamment, le problème est assez simple. Le consortium français a été monté de toutes pièces par le gouvernement sans tenir compte des réalités du terrain et des alliances locales préexistantes. Les déclarations du nouveau patron d’EDF ne me semblent d’ailleurs pas étrangères à tout cela…

    Ce consortium bancal, où chacun s’était attribué une part du gâteau mais où personne n’avait prévu comment seraient menées les négociations commerciales, s’est retrouvé face à une alliance américano-coréenne qui a bénéficié de la double compétence de ses participants. En effet les Américains, préalablement alliés avec une des entreprises françaises avant le montage « autoritaire » du consortium, se sont chargés de la partie influence-lobbying-destruction de l’image de l’EPR et les Coréens ont monté une offre très alléchante économiquement.

    En réalité la France s’est surtout heurtée à une volonté américaine de « casser » son influence à Abu Dhabi. Il faut dire qu’après le Louvre, la Sorbonne et la base militaire, le contrat des 4 centrales aurait clairement placé l’Emirat dans la mouvance de la France et, aux vues de sa position stratégique, les Américains ne pouvaient se permettre une trop grosse concurrence dans le secteur.