Les BRICs face à la crise

BRICs, derrière ce sigle obscur se cache l’acronyme des grands pays émergents de la planète : Brésil, Russie, Inde et Chine. Alors que depuis une décennie les économistes se battent pour savoir s’il faut considérer les BRICs comme un ensemble économiquement homogène suivant les mêmes tendances quelle que soit leur aire géographique, la crise est venue les affecter comme le reste du monde. C’est justement à cause de, ou grâce à, la crise que l’on a pu se rendre compte de la différence existant entre ces quatre Etats, chacun vivant l’économie à sa manière et ayant été plus ou moins impacté par les récentes difficultés.

 

La Russie souffre de sa dépendance au marché extérieur

Parmi les BRICs c’est la Russie qui a le plus souffert de la crise financière. Depuis longtemps les géoéconomistes avertissaient la Russie que sa trop grande dépendance aux exportations et notamment celles d’hydrocarbures allaient conduire le pays dans une zone de troubles si jamais un retournement de conjoncture venait à avoir lieu. La baisse du prix des produits pétroliers, ainsi que celle du gaz, sous l’effet de plusieurs facteurs a créé, avant même l’effet « subprimes », une baisse de la croissance russe. Le réchauffement constaté depuis quelques années, la volonté politique des pays européens surtout du Centre et de l’Est de diversifier leurs approvisionnements énergétiques pour ne pas se retrouver à nouveau piégés, la découverte de nouveaux gisements (shale gas aux USA, subsalts au Brésil, sables bitumineux au Moyen-Orient), ont, en se combinant, fait dramatiquement baisser les prix du gaz et du pétrole, principale source de revenus de la Russie.  

L’effondrement du secteur industriel lors de la chute du communisme n’a jamais été compensé et aujourd’hui, à de rares exceptions, la Russie ne dispose plus d’industries lourdes et légères compétitives. Ainsi le pays est dépendant de l’extérieur tant pour les exportations de matières premières qui forment la majeure partie de son stock de devises, que pour ses importations qui lui donnent accès aux biens de consommations qu’elle est incapable de produire.

La Russie se retrouve donc en pleine récession avec une croissance de l’ordre de -7,8% cette année et 2,5% prévus pour 2010. Même si tout ne semble pas sombre pour Moscou qui bénéficiera de la demande des autres BRICs en matières premières, énergétiques et métalliques, il est urgent pour la Russie de retrouver une force industrielle et de redynamiser son marché intérieur et ses alliances économiques.

Le gouvernement russe semble avoir compris cette nécessité comme en témoignent les partenariats et alliances passés avec des entreprises françaises lors de la visite de V. Poutine fin novembre. La Russie veut se rapprocher de l’Europe et du pays qui lui apparait le plus intéressant actuellement sur le Vieux Continent, à savoir la France. Loin de laisser choir son alliance traditionnelle avec l’Allemagne, la Russie acte du leadership français en ce qui concerne la Méditerranée. Les visées méditerranéennes de la Russie se confirment lors qu’on voit le rapprochement entrepris également avec l’Italie et les tentatives d’implantation d’entreprises russes au Maghreb, principalement dans les hydrocarbures. De même le pays essaie de s’accrocher à son partenaire historique en Asie, l’Inde, même si ce dernier ne cherche plus une place de soutien mais d’associé à part égale.

La Russie tente donc de se recentrer vers l’Europe, proposant en quelque sorte une « alliance des malades », tout en redynamisant son secteur industriel, trop longtemps abandonné. Alors que le gouvernement a dépensé la plupart de ses réserves financières en volant au secours de ses champions nationaux Gazprom ou Norilsk Nickel, la Russie doit maintenant relever le défi d’être autre chose qu’on gigantesque réservoir de matières premières.

 

L’Inde bénéficie de l’engagement de l’Etat

L’ouverture du marché indien aux investissements extérieurs aurait pu faire craindre le pire, toutefois le pays d’Asie du Sud est rapidement sorti de la crise, au point qu’on peut même se demander s’il y est entré. Signe de cette position favorable l’United Progressive Alliance, coalition au pouvoir, a remporté ces derniers mois plusieurs élections locales intermédiaires et ne devrait pas rencontrer de difficultés lors des élections générales de l’année prochaine.

En effet, l’Inde n’a pas, en apparence, souffert de la crise financière. Plusieurs raisons sont à mettre en avant : tout d’abord la faible exposition des entreprises indiennes au crédit, ce dernier étant assez peu développé dans le pays. Alors que jusqu’à présent la faiblesse du secteur bancaire indien apparaissait comme un désavantage majeur, c’est peut être cette faiblesse qui l’a sauvé des effets d’une crise liée avant tout à la finance. De même, l’extrême diversification des activités des grands groupes indiens leur a permis de compenser les pertes d’un secteur avec les revenus d’un autre.

L’intervention du gouvernement, venu soutenir fermement son secteur industriel, moteur de la croissance du pays, a permis à la croissance de se stabiliser à un niveau proche de 5,8 % cette année avec des prévisions flirtant avec les 6,5% pour 2010. Le retour de la demande extérieure dès la seconde moitié de l’année a permis à l’Inde de sortir de la crise avec le sentiment de ne presque pas y être entré. Alors que pour certains pays la crise a signifié une remise en cause de leur modèle économique ou même un coup d’arrêt dans leur expansion, pour l’Inde elle a tout au plus été un ralentissement et il est fort probable que les entreprises indiennes reprennent rapidement leur marche en avant à la conquête des marchés européens et américains.

 

La Chine souffre mais se reprend

L’Empire du Milieu, qui doit maintenir une croissance minimale aux alentours de 7,2% pour éviter une surchauffe sociale de son système économique, a souffert de la crise ; notamment à cause la baisse de la demande de produits manufacturés. En effet, une croissance de 6,1% enregistrée au premier trimestre 2009, chiffre propre à faire fantasmer les pays occidentaux, a fortement inquiété Pékin. La hausse du chômage, consécutive à la baisse de la demande extérieure aurait pu provoquer un embrasement social dans le pays. Toutefois la rapide intervention du gouvernement dans l’économie, ce dernier ayant pris totalement en charge, de manière quelque peu autoritaire, le pilotage de l’économie, a limité les dommages. L’injection massive de capitaux issus des fonds souverains a permis de soutenir la demande et, par là, d’éviter l’effondrement de plusieurs entreprises. De même la politique rigoriste menée par Pékin, obnubilé par le soutien aux entreprises, a porté ses fruits mais les conséquences pourraient se faire sentir sur le plan social.

La croissance chinoise a maintenant repris le train qu’on lui connait avec un chiffre impressionnant de 8,2% cette année et 8,9% prévus pour 2010. L’économie chinoise bénéficie encore et toujours de la sous-évaluation artificielle du yuan, ce qui a eu pour effet de particulièrement irriter B. Obama lors de sa visite à Pékin au mois de novembre, lui qui voudrait voir collaborer tous les pays afin que le monde entier, et surtout les USA, puisse sortir de la crise.

Ce rebond de l’économie chinoise, même si il faut rester prudent à ce sujet, permet à Pékin de se projeter toujours plus vers l’extérieur. Bénéficiant du marasme économique américain qui empêche les USA de continuer leur politique de soutien financier international, la Chine s’engouffre dans la brèche et tente de détruire l’influence des Etats-Unis dans nombre de pays. Au Pakistan tout d’abord, que les Chinois verraient bien comme allié dans la perspective de la construction d’un pipeline Iran-Chine, mais aussi dans toute l’Asie, certains pays comme le Japon rêvant de se raccrocher au train de la croissance chinoise.

Le repli économique des occidentaux sur leur économie domestique devrait aussi profiter à l’influence chinoise en Afrique, même si celle-ci y apparait, au vu de sa lourdeur, de plus en plus contestée. Toutefois, avant de penser à l’expansion économique ou même au développement accéléré d’industries de pointe, notamment dans l’aéronautique, le gouvernement de Pékin met sa priorité sur la sortie de crise, car malgré le retour de la croissance, l’effet boomerang social des mesures prises pour limiter les dégâts financiers pourrait bien se faire sentir.

 

Brésil : un fort potentiel

Alors que parmi les BRICs c’est le plus discret et celui qui peut sembler le plus faible, le Brésil s’est particulièrement bien sorti de la crise financière, non pas comme les autres pays émergents grâce à une intervention massive de son gouvernement mais plutôt grâce à une politique de longue haleine.

Il y a quinze ans, le Brésil était une économie dirigiste, contrôlée par l’Etat et gangrénée par l’inflation. Le travail entrepris par les divers gouvernements Cardoso et Lula a permis de modifier en profondeur les structures géoéconomiques du Brésil. La création d’une vraie classe moyenne, grâce aux plans sociaux mis en place depuis des années, a permis de créer un vrai débouché local pour les grandes entreprises issues des privatisations du milieu des années 90. Le Brésil affiche aujourd’hui sans complexe des champions nationaux susceptibles de rivaliser sur la scène mondiale comme Vale, Petrobras ou Embraer.

Alors que la plupart des Etats d’Amérique du Sud continuaient à parier sur leur secteur primaire et leurs exportations de matières premières, le Brésil a vu, dès 1995, la nécessité de se tourner vers la création d’une industrie assez solide pour pouvoir jouer un vrai rôle sur le continent. Bien lui en a pris car au moment de l’effondrement de l’économie argentine à la fin de la décennie 90, le Brésil a vraiment pu devenir le leader de l’Amérique du Sud. Grâce à une économie diversifiée, le Brésil est devenu au début des années 2000 le premier partenaire de ses voisins et un vrai leader économique de la région, sans afficher de prétentions à un leadership politique. Cette position économiquement forte en Amérique du Sud a permis au Brésil de se replier sur son marché domestique étendu (le Brésil même plus l’Argentine, le Chili et l’Uruguay) au moment de la tempête financière de 2008. De plus les efforts entrepris depuis le début des années 2000 pour « dédollariser » la dette du pays a également contribué a une bonne tenue du Brésil lors de la crise des subprimes.

La croissance estimée aux alentours de 0-1% cette année, devrait atteindre les 5,5% en 2010, si l’on en croit les économistes brésiliens. La force du Brésil se fonde sur un marché domestique étendu, englobant les pays voisins, sur une classe moyenne en continuelle expansion qui crée de fait une demande interne ainsi que sur une baisse continue des taux d’intérêt destinée à soutenir les investissements.

Toutefois si nous ne devions garder qu’un domaine où le Brésil nous apparait performant, ce serait l’énergie. Ainsi en ces temps de Conférence de Copenhague où la réduction des émissions de CO2 apparait (temporairement ?) comme une priorité mondiale, le Brésil arrive en champion mondial. En effet, la génération d’électricité au Brésil se fait grâce à plus de 80% d’énergies renouvelables, principalement par des centrales hydroélectriques. Inutile de dire que là où les autres BRICs vont avoir de gros efforts à faire s’ils veulent atteindre des objectifs de réduction d’émissions de CO2 importants, le Brésil lui arrive déjà comme leader mondial de la communauté des pays peu polluants. Nul doute que cet avantage, peu visible pour le moment, deviendra de plus en plus flagrant dans les années qui viennent.

 

Ainsi les BRICs sont apparus sous des jours différents à l’occasion de cette crise, certains rebondissant parfaitement, allant même jusqu’à se retrouver en position plus favorable qu’avant la crise, alors que d’autres sont entrés en récession au même titre que les économies les plus avancées. Il est toutefois particulièrement important de noter que pour la première fois dans l’histoire, ce sont les économies dites « émergentes » et non plus les économies les plus développées qui sont le moteur de l’économie mondiale, annonçant, peut-être, un changement de leadership plus global.


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