Al Qaeda et le développement durable

C’est un bien étrange document que celui qui a été diffusé à la fin du mois de janvier par la chaine qatarie Al Jazeera. Une cassette audio comme tant d’autres signée Oussama Ben Laden pour revendiquer au nom de son organisation l’attentat manqué de Noël dernier. Alors que l’on avait plus de nouvelles du chef terroriste depuis le mois de septembre, ce dernier est réapparu sur les ondes pour proclamer une fois encore sa haine à l’encontre de l’Occident et plus particulièrement des USA.

Toutefois l’on a assisté cette fois à une déclaration particulièrement surprenante puisque le leader d’Al Qaeda a qui est attribué l’enregistrement ajoute un nouveau grief à sa liste : celui de la pollution planétaire et du développement durable. Selon Al Jazeera, reprise dans le New York Times du 30 janvier, ce dernier annonce que « se préoccuper du changement climatique n’est pas un luxe idéologique, mais une nécessité ». Ces mots qui semblent plus sortir de la bouche d’un responsable politique ou du CEO d’une grande entreprise que de celle d’un chef terroriste traduisent un changement de position d’Al Qaeda.

En effet dans cette cassette, Ben Laden s’en prend directement à l’économie américaine sur des sujets concrets comme le changement climatique mais aussi le rôle du dollar et la crise économique. Alors qu’au plus fort de la crise, certains Etats comme la Russie et la Chine appelaient à un changement fort de gouvernance avec l’abandon du dollar US comme seul référent mondial, en particulier dans l’énergie, cet argument se retrouve aujourd’hui présent dans l’idéologie d’Al Qaeda.

Selon elle il faut frapper au cœur de l’Amérique, dans son économie. Certes, ce fut déjà le cas lors des attentats du 11 septembre, le World Trade Center étaient l’un des principaux symboles d’une Amérique libérale fondée sur le capitalisme globalisé, mais cette fois le problème apparait différent. Si l’on considère que le rôle premier du terrorisme est de frapper les esprits par ses actions spectaculaires – quoi de plus spectaculaire que deux tours s’effondrant après avoir été heurtées par des avions ? – alors on peut se demander où cette nouvelle stratégie emmène Al Qaeda.

La mise en avant d’une lutte contre l’économie américaine et la dénonciation des problématiques liées au changement climatique, déjà peu développées en Occident et encore moins dans les pays émergents, semble être une volonté désespérée de faire évoluer un message qui à force d’être le même a fini par devenir lassant. On s’imagine toutefois très mal une présence d’Al Qaeda lors du prochain sommet sur le climat de Mexico prévu pour novembre 2010.

En appelant au boycott du dollar et de l’économie américaine, Ben Laden n’est surement pas devenu Gandhi ; tout au plus manifeste-t-il les grandes difficultés que rencontre à l’heure actuelle Al Qaeda, traquée dans le monde entier et concurrencée sur le thème du Jihad par d’autres organisations comme le Hezbollah ou les groupes de néo-Talibans d’Afghanistan.

Ces derniers, restés sur un mode d’action terroriste classique, avant tout orienté sur l’image et son exploitation (chaine de télévision Al Manar pour le Hezbollah, diffusion de vidéos choc et implication des médias occidentaux pour les Talibans) ont réussi à capitaliser les succès qu’Al Qaeda n’a plus. La victoire du Hezbollah, du moins sur le front informationnel et politique, lors de la guerre de 2006 avec Israël et la mise en avant incessante de « l’embourbement » de l’OTAN en Afghanistan ont mis en avant ces groupes et ces régions au détriment de « la vieille » Al Qaeda, en perte de vitesse informationnelle et sans doute financière, contrainte à opérer depuis les régions tribales du Yémen.

Cette réalité prouve une fois encore, s’il en était besoin, que le terrorisme ne s’épanouit que dans un environnement médiatique fort dont il constitue un des effets pervers.

Néanmoins, même si le groupe semble nettement en perte de vitesse et d’influence, il a suffisamment marqué les esprits lors de l’attentat raté de Noël pour faire changer le président américain de posture, ce dernier n’hésitant maintenant plus, comme son prédécesseur, à parler de « guerre contre le terrorisme ». Malgré ses difficultés actuelles, le nom même d’Al Qaeda reste un symbole de terreur et de violence.


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