La sortie de crise russe passe par la coopération économique

© DCNS

© DCNS

Il est maintenant acquis que tous les pays et ensembles géoéconomiques n’émergeront pas en même temps de la grave crise qui frappe le monde depuis bientôt deux ans. Au sein même des BRICs le comportement des Etats ainsi que leurs perspectives économiques sont différentes. La Russie qui avait fait le pari depuis plus d’une décennie de fonder sa croissance presqu’exclusivement sur ses réserves de matières premières énergétiques et métalliques, a été le BRIC le plus fortement impacté par la crise financière du fait même que ses rentrées d’argent dépendaient de cours boursiers mondialisés et des commandes des industries d’autres Etats.

Le quasi-effondrement de l’industrie russe dans les années qui ont suivi la fin de l’URSS n’a jamais été compensé et la production de biens du pays est restée moribonde depuis les années 90, la Russie dépendant de nombreux autres Etats pour ses fournitures en bien d’équipement légers et lourds. Toutefois la crise est venue remettre en cause cet ordre établi. Moscou a réalisé dans la douleur qu’un Etat ayant des visées d’hégémonie régionale ne peut pas légitimement se fonder entièrement sur ses matières premières, ces dernières fussent-elles particulièrement importantes dans le sous-sol du pays, mais a aussi besoin d’un industrie suffisamment solide.

Ainsi l’on a vu depuis la fin de 2008 le gouvernement russe encourager les pays européens à s’allier avec des entreprises russes du secteur industriel afin d’y apporter les nécessaires améliorations ou modifications pour en faire des firmes compétitives sur le marché. Dans le domaine automobile Renault et Fiat se sont respectivement alliés à Avtovaz et Sollers ouvrant la voie aux coopérations euro-russes dans l’industrie ; même les domaines où la Russie est traditionnellement en pointe comme les nanotechnologies sont concernés.

Outre cette volonté de re-développement d’une industrie solide, Moscou a décidé de recentrer la Russie sur ses valeurs sures, l’énergie bien sûr avec l’accélération de la signature des accords internationaux sur les grands projets de gazoducs, mais aussi l’armement, secteur traditionnellement bénéficiaire en Russie. Dans ce domaine la Russie multiplie les partenariats afin de rester le plus compétitif possible. Ainsi dans le domaine aéronautique, un prototype de chasseur russo-indien nommé T-50 a été récemment présenté comme futur fer-de-lance des forces aériennes des deux pays. Fait intéressant, la présentation de l’appareil insiste particulièrement sur le fait que l’avion aurait des performances équivalentes au F-22 Raptor américain, mètre-étalon des avions de chasse de très haute technologie, tout en étant proposé à la moitié du prix de ce dernier ; comme si l’export d’une telle arme était déjà soigneusement planifiée.

La coopération russo-indienne dans le domaine de l’armement n’est pas une nouveauté, nous l’évoquions d’ailleurs il y a peu ; toutefois s’il est une coopération plus surprenante qui risque de faire grincer bien des dents si elle aboutit, c’est celle qui semble se dessiner entre la France et la Russie dans le domaine naval. En effet la demande émise à la fin de l’année dernière par Moscou d’évaluer le bâtiment de projection Mistral suivi par des annonces d’une possible commande de la marine russe d’un ou plusieurs de ces navires d’assaut a de quoi surprendre quand on sait que la nouvelle doctrine militaire russe pointe une fois de plus l’OTAN comme principal ennemi potentiel.

C’est que dans ce domaine, Français et Russes ont beaucoup à gagner en collaborant. Il est certain qu’une grosse commande de BPC Mistral de la part de la Russie obligerait la DCNS à en construire un certain nombre sur place, transmettant de facto le savoir-faire français dans un domaine où les Russes eux-mêmes estiment avoir près de 10 ans de retard. D’un autre côté la France pourrait enfin rentabiliser ses matériels lourds après les échecs répétés du Rafale et du Leclerc, mais aussi bénéficier des réseaux russes de vente d’armements quand on sait que les armes russes s’exportent de mieux en mieux, en Amérique Latine et en Asie principalement. Le marché semble tellement rentable qu’une autre offre est à l’étude portant cette fois sur des blindés légers.

Etant donné ces opportunités, il n’est pas étonnant que France et Russie entrevoient un avenir prometteur en matière de coopération. Il faut dire que le quasi-abandon de l’Europe par les Etats-Unis, à la notable exception de la volonté de déploiement d’un système de défense contre les missiles balistiques, pousse les pays européens à se rapprocher d’un Etat qui reste dynamique malgré ses difficultés financières. Dans le même contexte, l’émancipation grandissante de l’Amérique Latine a offert à Moscou de nouvelles possibilités de développement sur un continent dont de nombreux pays ont partagé avec la Russie une certaine proximité idéologique au temps de l’URSS.

L’avenir de la Russie semble ainsi passer par une coopération internationale accrue avec des Etats ou des organisations soigneusement sélectionnées, principalement dans les zones délaissées par les Etats-Unis et où la Chine n’a pas encore de position hégémonique. Ainsi contrairement au Brésil qui fonde sa reprise économique sur la puissance de ses banques d’Etat et son besoin en infrastructures, la Russie choisit la voie d’une croissance exogène, tournée vers les partenariats et l’export. Signe de cette volonté politique, Moscou a choisi de rendre public lors du dernier forum de Davos sa volonté de privatiser en partie les banques d’Etat russes.

Tous les BRICs n’ont pas choisi la même stratégie quand à leur sortie de crise et tous n’émergeront pas à la même vitesse. En revanche ces économies dites « émergentes » vont très bientôt profiter de leur sortie de crise plus rapide que celle des Etats-Unis ou du Japon pour venir chambouler les jeux d’influence géoéconomiques sur l’ensemble de la planète. Dans un tel cas de figure, il est bon pour la France et l’Europe d’essayer de se raccrocher à une ou plusieurs de ces économies dynamiques en prenant garde de ne pas échanger une domination contre une autre.


Les commentaires sont fermés pour cet article.