Nucléaire : batailles autour de l’énergie à la mode

Depuis la nomination d’Henri Proglio à la tête d’EDF et ses fracassantes déclarations sur sa volonté de faire de l’entreprise d’Etat le chef de file naturel du nucléaire en France, la communauté des entreprises de la filière est en émoi. Anne Lauvergeon, patronne d’Areva, n’avait pas tardé à répondre aux ambitions d’H. Proglio, créant un affrontement ouvert entre deux des patrons les plus médiatiques de France à quelques mois de la grande conférence française sur le nucléaire prévue en mars. La réconciliation, forcée par le chef de l’Etat désireux de ne plus voir les grands patrons du nucléaire français s’attaquer par journaux interposés, semble en bonne voie même si H. Proglio ne démord pas de sa volonté de leadership.

Il faut dire que le contrôle de la filière nucléaire française semble particulièrement rentable tant au niveau économique que de l’influence qu’un tel poste offre étant donné la bonne santé du nucléaire au niveau international. En effet, en ces temps de préoccupations sur l’avenir de la planète et dans un soucis global de réduire à la fois les dépendances aux hydrocarbures et de limiter les émissions de gaz à effet de serre, le nucléaire apparait souvent comme une solution très intéressante aux Etats soucieux de modifier ou de renforcer leur parc énergétique.

Le nucléaire offre ainsi des émissions particulièrement réduites par rapport au pétrole ou au charbon mais d’un autre côté nécessite une maitrise technique plus poussée tout au long de la chaine de valeur. La multiplication des entreprises intégrées (Atomenergoprom, Areva) ou des consortiums (General Electric-Hitachi) résulte souvent de la volonté de créer une offre complète, de l’extraction au retraitement en passant par la construction et l’opération d’installations, afin d’être compétitif au niveau des appels d’offres internationaux.

En effet, les Etats qui entrent ou re-entrent dans le club des pays à énergie nucléaire pensent de moins en moins ce choix en terme de prestige international mais plutôt comme une garantie de moindre dépendance et de moindre « coût carbone » ; ils désirent donc des offres commerciales plus affinées et adaptées à leur situation.

Toutefois il serait naïf de croire que les centrales nucléaires sont des produits comme les autres. La technologie nucléaire est jalousement gardée par une poignée de pays et emporter un appel d’offre dans cette filière garantit à l’Etat dont sont issues les entreprises gagnantes une certaine influence sur le client. En ce sens la défaite de la France, qui avait poussé à la création d’un consortium national pour l’occasion, dans l’appel d’offre d’Abu Dhabi pour un parc de 4 centrales est un camouflet tant financier que diplomatique.

Les entreprises spécialistes du nucléaire auront néanmoins l’occasion de briller à nouveau dans quelques mois puisque de nombreux Etats confirment leur volonté de se tourner à nouveau ou d’accéder à cette source d’énergie. L’Italie, dont nous abordions le cas dans un précédent article, vient d’approuver officiellement le retour au nucléaire après un moratoire de 22 ans. L’Allemagne, championne des anti-nucléaires malgré les partenariats de Siemens avec Areva puis aujourd’hui avec Atomenergoprom, se demande sérieusement s’il ne serait pas temps de revoir cette position ; L’Inde, s’accorde naturellement avec la Russie et même les Etats-Unis qui ont pourtant proclamé il y a quelques mois leur volonté de rester sur un mix énergétique très orienté charbon reviennent à l’option nucléaire comme l’annonçait B. Obama lors de son dernier discours sur l’état de l’Union.

Le seul véritable problème quand on évoque la question nucléaire, c’est bien évidemment l’Iran. Le régime des Mollahs a récemment annoncé qu’il commençait à enrichir de l’uranium alors même que ses intentions, militaires ou civiles, restent obscures. C’est là l’un des points noirs majeurs du nucléaire, sa capacité à se transformer, même si cela nécessite des modifications industrielles importantes, de production d’énergie à production de combustible militaire.

Le nucléaire pose ainsi des problèmes particuliers : au niveau de la sécurité, tant des installations que du traitement des déchets, au niveau des coûts, les institutions financières internationales comme la Banque Mondiale refusant d’en faire la promotion, ainsi qu’en terme de choix politique puisqu’acquérir la technologie nucléaire d’un pays revient à entrer en partie dans sa mouvance géopolitique.

Jeux d’acteurs, Etats, entreprises et organisations internationales, se développent et se renforcent autour de « l’énergie à la mode » comme on l’a vu lors de l’appel d’offre d’Abu Dhabi où les Français se sont confrontés aux Américains et aux Coréens. Alors que l’International Energy Agency prévoyait en 2008 que la croissance de la demande en énergie nucléaire serait de 0,9% annuels jusqu’en 2030 (World Energy Outlook 2008), en 2009 l’IEA annonce une croissance annuelle de 1,5% sur la même période (World Energy Outlook 2009). Le nucléaire qu’on disait mort après les accidents des années 80 a retrouvé de la vigueur ; et s’il était la meilleure énergie de transition en attendant une vraie offre, économiquement viable, en énergie renouvelables ?

C’est dans ce climat que l’ensemble des pays intéressés de près ou de loin au nucléaire civil, comme acteurs ou demandeurs seront réunis à Paris les 8 et 9 mars 2010. A cette occasion les entreprises françaises du secteur auront l’occasion de montrer leurs technologies et leurs savoir-faire ; il s’agit là d’une belle opportunité, tant économique que politique, qu’il s’agirait de ne pas gâcher.

 

A lire : le rapport du Carnegie Endowment for International Peace.


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