La guerre du climat passe par les experts

Le changement climatique est devenu depuis quelques temps une problématique, pour ne pas dire LA problématique à laquelle on ne peut plus échapper. En effet, la conférence de Copenhague de décembre dernier, véritable fiasco international onusien, a au moins eu le mérite de réunir dans un même lieu des chefs d’Etat et d’entreprise pour parler du sujet majeur de ce début de siècle : le réchauffement climatique et les inévitables conséquences qui vont en découler.

L’erreur de Copenhague est d’avoir été conçue comme Kyoto, à savoir sur le modèle d’un accord entre Européens et Américains, oubliant au passage l’émergence parfois brutale de nouveaux acteurs sur la scène des émissions de gaz à effet de serre : BRICs et autres pays émergents comme la Corée du Sud, l’Indonésie ou le Chili. Les nouveaux acteurs étatiques dont l’industrie est en plein essor n’avaient aucune envie qu’un accord restrictif soit conclu à l’occasion de cette conférence ; c’est pourquoi Chinois et Indiens plutôt que de proposer une réduction nette de leurs émissions se sont bornés à offrir une réduction de leur intensité carbone (1).

Toutefois les Etats ne sont pas les seuls à refuser toute avancée dans l’évolution de la législation carbone vers des normes plus contraignantes, les industriels eux aussi tentent le plus souvent d’empêcher la promulgation de lois ou de décrets rendant la tonne de CO2 plus chère et les poussant, par la même, à modifier leur business model ou leurs méthodes de production.

Leurs armes ne sont pas les mêmes que celles des Etats. Là où la Chine et l’Inde se battent en usant des armes de l’influence sur la scène internationale, les industriels agissent au niveau national, dans un ou plusieurs pays selon leur implantation, grâce à une pratique très en vogue dans le monde anglo-saxon : le lobbying. L’un des intervenants du Forum Energie 2010 de Paris Dauphine du 23 février dernier auquel nous assistions, faisait remarquer qu’à Washington pour 1 lobbyiste travaillant à faire évoluer la législation environnementale, 14 œuvrent pour bloquer tout changement. Les grandes majors pétrolières notamment n’hésitent pas à dépenser des millions de dollars chaque année pour s’assurer que rien ne vienne perturber leurs habitudes aux USA.

Il est quand même un champ dans lequel industriels et Etats agissent de concert dans le but d’empêcher la mise en place de normes restrictives, celui de la science et de la définition même du changement climatique. En discréditant l’amont du problème, à savoir les rapports, relevés et recommandations de la communauté scientifique aux législateurs, nationaux ou internationaux, ceux qui veulent continuer à polluer s’épargnent de grands efforts dans la partie lobbying – influence.

Dans un tel cadre il est une cible plus que privilégiée : le Groupement d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC). Placé sous l’égide des Nations Unies pour servir de référence scientifique aux discussions internationales sur le changement climatique (à l’exemple de la conférence COP 15 de Copenhague de décembre dernier), le GIEC, en tant que producteur de norme scientifique représente l’organisme à abattre pour tous les climatosceptiques de conviction ou d’opportunité. Même si le GIEC est codétenteur du Prix Nobel de la Paix 2007, avec Al Gore, son impartialité et ses méthodes sont régulièrement mis en cause.

A ce titre les attaques dont font l’objet ses différents rapports, bases scientifiques des négociations internationales, ou ses membres sont particulièrement virulentes. Ainsi l’on a pu retrouver sur le net les mails volés à des membres du GIEC issus de l’université d’East-Anglia, subtilement mis en scène pour faire croire à un complot scientifique international destiné à créer une peur exagérée du changement climatique. Ce « climatgate », finalement assez peu médiatisé en France, a été lancé de manière très opportune un mois environ (novembre 2009) avant les négociations de Copenhague où le rapport AR4 du GIEC devait servir de base scientifique aux négociations. La diffusion de ces mails, via le réseau des blogs et sites climatosceptiques a créé un climat de suspicion dans l’opinion publique mondiale alors même que l’on espérait que la pression mise sur les gouvernants par leurs administrés les obligerait à négocier un vrai accord.

Dans ce sens la victoire des climatosceptiques est totale et il n’est pas particulièrement étonnant de constater que les mails du GIEC ont été diffusés depuis un site russe quand on connait l’intérêt de la Russie à empêcher la signature de tout nouvel accord.

Il ne faudrait toutefois pas rejeter l’entièreté de la faute sur la Russie, de nombreux pays et groupes ont intérêt à ce que les négociations climatiques n’avancent pas et ils ne se gênent pour mettre en avant les contradictions scientifiques, même les plus erronées. Dernier exemple en date, celui de Claude Allègre, publiant un brûlot à la forte connotation climatosceptique alors même qu’il est truffé d’erreurs grossières.

Toutefois ces coups de boutoir répétés ont fini par porter leurs fruits puisqu’une réforme du GIEC est plus que jamais d’actualité. Les Nations-Unies ont même récemment déclaré qu’un groupe indépendant d’experts va être nommé pour se pencher sur les modalités d’une réorganisation du GIEC. Il est néanmoins important que le GIEC reste sous l’égide de l’ONU en tant que producteur d’une norme universelle qui sera de toute façon contestée.

La lutte contre le changement climatique, aux vues des sommes qu’elle met en jeu (2) représente un enjeu majeur pour les Etats et les industriels. Dans ce cadre il n’est pas étonnant que tous les moyens soient bons pour faire triompher sa propre vision. La « victoire » passe avant tout par une bataille de normes, dans ce cas autant s’assurer que ceux qui mettent en garde contre les dérives d’une certaine industrie ne soient pas trop entendus.

(1)   L’intensité carbone correspond au taux d’émissions de CO2 par rapport à  la croissance économique ; voir « Intensité carbone » in J-M. Chevalier, Les 100 mots de l’énergie, Paris, PUF, Que sais-je ?, 2008, pp. 17-18.

(2)   Dans son World Energy Outlook 2009, l’IEA estime les dépenses nécessaires à 2988 milliards de dollars US d’ici à 2030 pour l’ensemble de la planète afin de maintenir une hausse de la température limitée à 2°C.


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