Russie – Asie : héritage soviétique et réussites actuelles

Historiquement, comme nous le rappelle actuellement l’exposition Sainte Russie, la Russie a été orientée vers le continent européen, surtout à partir du règne de Pierre le Grand qui fit entrer le pays dans l’ère Moderne, souvent à marche forcée. Toutefois la période soviétique, notamment à partir de la Seconde Guerre Mondiale, a vu une extension de l’influence russe en Asie, via l’attraction qu’exerçait le communisme victorieux et libérateur sur les populations de pays soumis à une domination étrangère de jure (Indochine) ou de facto (Chine). Ainsi la plupart des pays du continent asiatique ont été proches de la Russie soviétique, ne serait-ce que pendant quelques années.

La grande rupture entre la Chine de Mao et la Russie post-Staline de 1960 n’a pas coupé les liens entre URSS et Asie puisque l’influence de la première a perduré jusqu’à sa chute dans deux régions : l’Inde et l’Indochine. En Inde tout d’abord, le discours égalitariste, au niveau international, du communisme a séduit les autorités d’un pays nouvellement décolonisé et désireux de prendre en mains sa destinée. Le choix des Etats-Unis de s’allier au frère ennemi pakistanais a jeté Delhi dans les bras de Moscou et, même sans que le pays ait eu la tentation de basculer dans un régime de type communiste, URSS et Inde ont gardé une proximité tant géopolitique qu’économique, la seconde fournissant souvent un débouché aux produits de la première.

Le cas de l’Indochine est largement différent. Le jeune Ho Chi Minh, serveur à Paris au moment de la négociation du Traité de Versailles en 1919, a été touché pendant son séjour en Europe par l’aspect anticolonialiste de la doctrine communiste. L’appui décisif apporté au Vietminh dans sa lutte contre les Français puis contre les Américains ainsi que le soutien ouvert de Moscou lors de la guerre Chine-Vietnam de 1979 ont créé un véritable axe russo-vietnamien qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. L’acceptation par Ho Chi Minh du communisme « à la Russe » plutôt que du maoïsme est le signe net de cette volonté d’ancrage à Moscou. En effet il était bien plus intéressant pour le Vietnam nouvellement indépendant et très faible économiquement et diplomatiquement de choisir l’alliance avec le « lointain » plutôt qu’avec le « voisin » ; les risques d’une annexion pure et simple étaient ainsi bien moins importants.

Même si la chute de l’URSS et la fin de la Guerre Froide ont quelque peu mis à mal ces relations, il serait faux de croire qu’elles en ont marqué la fin. Le sommeil géoéconomique dont s’est éveillé la Russie après l’élection de V. Poutine comme président fut profond mais il est maintenant bel et bien terminé. Grâce à ses gigantesques réserves de matières premières la Russie a réussi depuis le début des années 2000 à redevenir une puissance crainte et respectée au sens premier de ce terme.

Dans le même temps, leurs alliés s’éveillaient au point de devenir eux-mêmes des acteurs d’importance sur la scène internationale. L’Inde a rejoint la Russie comme grand pays émergent et devrait dépasser démographiquement la Chine d’ici 2020. La politique russe de coopération avec l’Inde est en train de payer, quand on voit le niveau de croissance du pays estimé par The Economist à 7,7 % pour 2010 pour continuer, là où les autres BRICs devraient connaitre un ralentissement, à 8% en 2011.

Toutefois, bien que la Russie profite largement de cette croissance indienne pour ses exportations, le développement de l’Inde n’est pas sans nécessiter quelques aménagements de la relation Moscou-New Delhi. En effet, là où avant l’Inde achetait directement les produits manufacturés russes (armements, machines-outils, tracteurs…), elle veut maintenant ne plus être un simple partenaire commercial mais participer pleinement au développement des projets. Cette posture est extrêmement prégnante dans le domaine de l’armement puisqu’après le contrat de fourniture d’avions multirôles que nous avons relaté dans ces colonnes, l’Inde est devenu co-développeur du T-50, le futur avion de combat des armées de l’air russe et indienne. Dans le domaine naval la coopération technique est plus ancienne puisque les missiles antinavires de la flotte russe et de la flotte indienne sont développés par la joint-venture Brahmos (Brahmapoutre-Moskova). Dans l’énergie, un projet de co-entreprise d’extraction d’uranium est même évoqué, chose étonnante lorsqu’on connait l’attachement viscéral de la Russie à ses savoir-faire en matière nucléaire.

Même si la Russie se trouve obligée de faire quelques concessions en matière de partenariats technologiques, la proximité entre les deux états est nécessaire économiquement et politiquement et reste une promesse de belles rentrées financières pour Moscou. Pour s’en convaincre il suffit de regarder le nombre de contrats conclus par Vladimir Poutine lors de sa dernière visite en Inde : fourniture d’armements, coopération spatiale, chimie agricole, construction de 16 centrales nucléaires. L’axe vertical Russie-Inde est une réponse à l’axe horizontal Chine-Pakistan et nul doute que ces deux blocs, présents dans l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai) s’affronteront tôt ou tard pour le contrôle de l’accès à l’Asie Centrale et à l’Océan Indien.

Dans le même temps, les liens entre la Russie et le Vietnam ne se sont, malgré la divergence des régimes, pas distendus. Il est en effet trop important pour la Russie de garder un pied dans la Mer de Chine pour ne pas s’accommoder d’un régime communiste qui lui rappelle un passé tantôt glorifié, tantôt camouflé. Moscou n’hésite d’ailleurs pas à annoncer que ses relations avec le Vietnam sont primordiales pour la sécurité de l’Asie-Pacifique. La Russie offre ainsi un soutien géopolitique au Vietnam pour ses revendications sur les îles Spratly et Paracels. Dans le même temps, cette posture permet à la Russie de placer le Vietnam sous dépendance économique puisqu’elle est devenue son principal et très majoritaire fournisseur. Comme aux temps de la Russie soviétique, le Vietnam apparait satellisé peut difficilement agir hors de l’ombre protectrice de son grand-frère russe. Moscou a ainsi pu obtenir d’Hanoi la signature de contrats de construction de centrale nucléaires assortis d’une offre de formation qui ne sera pas exécutée sur place mais en Russie même.

Ainsi la Russie poursuit une stratégie internationale globale héritée de l’époque soviétique qui, même si elle ne focalise pas sur une domination totale spatiale et politique des Etats concernés, n’en est pas moins révélatrice d’une volonté de ne pas abandonner l’Asie à la seule puissance chinoise. Il est certain que la Russie s’accrochera moins à l’Inde et au Vietnam qu’à son « étranger proche » et que si l’un de ces deux pays venait à représenter une menace voire à ne plus être intéressant sur les plans politique ou économique, il se retrouverait bien vite isolé de Moscou. Toutefois il est intéressant de mettre en parallèle les agissements russes en Asie et en Amérique Latine d’un côté où le pays essaie de re-densifier ses liens avec de vieux alliés et sa position de conquête en Asie Centrale et dans le Caucase où il ne lâchera rien quitte à intervenir en force comme en Géorgie. Même affaiblie par la crise la Russie reste une vraie puissance ne faisant pas mentir cet adage des soldats de la Grande Armée : « Cà ne suffit pas de tuer un Russe, encore faut-il le pousser pour qu’il tombe ».


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