Le nouveau Grand Jeu : la défense Loujine

Révolution Orange en Ukraine, Révolution des Tulipes au Kirghizistan, Révolution des Roses en Géorgie, les années 2004 et 2005 avaient selon les endroits un petit air de 1991.  Malgré le réveil russe après les années 1998-2001 marquées par le marasme économique, l’influence de Moscou dans l’espace de l’ex-CEI semblait en passe de s’effondrer définitivement victime d’un élan libertaire semblable à celui qui avait mis fin à l’URSS dix ans auparavant. Toutefois lorsque nous écrivions l’année dernière Le nouveau Grand Jeu : Problématiques géopolitiques de l’Asie Centrale, la position américaine dans le secteur apparaissait déjà menacée et les derniers évènements de Bichkek semblent avoir eu raison d’un des derniers appuis pro-occidentaux dans la région malgré la présence de dirigeants bien disposés à l’égard des USA.

Le jeu d’influence serré et parfois brutal auquel on assiste dans la CEI prend ses racines dans les révolutions « de couleur » des années 2000. Si l’on veut bien croire à la spontanéité des mouvements de 1991 et à la lassitude des peuples, exaspérés par près d’un demi-siècle de dictature communiste, celle des révolutions des années 2000 est bien plus suspecte. Comme le montrait en 2005 le documentaire : « Etats-Unis : à la conquête de l’Est » diffusé à l’époque dans l’émission Lundi Investigation, cette nouvelle vague de révolutions « démocratiques » était habilement pilotée depuis Washington où G. W. Bush, non content de s’enliser dans les sables irakiens, avait décider de détruire les restes d’influence russe dans l’espace de la CEI.

Lors de la chute de l’URSS, cette même CEI avait été largement oubliée par les têtes pensantes du Département d’Etat américain qui avaient à l’époque sciemment choisi de se focaliser presqu’uniquement sur l’Europe et en particulier sur l’Allemagne. En 2001, dans la revue Politique Etrangère, Fiona Hill (1) faisait remarquer combien l’Asie Centrale et le Caucase avaient été laissés à l’abandon par les USA après 1991.

Depuis la donne a changé. Tout d’abord à cause de l’engagement américain en Afghanistan puis en Irak qui nécessitent toujours aujourd’hui des alliés dans cette région pour y installer des bases arrières et disposer de corridors logistiques sûrs. De plus, l’augmentation du prix du pétrole, combiné aux nouvelles problématiques de sécurité énergétique, ont amené les Etats-Unis à s’intéresser à une région à la fois riche en matières premières (uranium et gaz notamment), mais aussi couloir de passage naturel des pipelines vers la Méditerranée (Géorgie) ou l’Atlantique/Mer du Nord (Ukraine).

La chute de l’URSS avait provoqué l’arrivée subite au pouvoir de caciques locaux, souvent issus de l’ancienne administration « nationale », se comportant en despotes et, le plus souvent, très bien disposés à l’égard de Moscou. Les Nazerbaïev, Akiev et autres Chevardnadze pouvaient ainsi se montrer des relais dociles de l’administration russe surtout depuis que celle-ci, sous la férule de V. Poutine, sortait le pays du chaos économique des années Eltsine.

Il ne fait plus aucun doute actuellement que ces révolutions ont été orchestrées depuis Washington pour éviter une reprise en main plus serrée de ces pays par Moscou et pour s’assurer plus fermement leur soutien en faisant coïncider leurs « valeurs » fondamentales avec celles des USA. Le renforcement de la base de Manas, principale base d’opérations américaine pour les combats en Afghanistan ouverte en 2001 à la suite du déclenchement de l’opération Enduring Freedom, après la Révolution des Tulipes témoigne de cet état de fait.

Ainsi, l’établissement de régimes favorables aux USA procédait presque toujours de la manière suivante : identification d’un noyaux d’opposants, financement puis action lors d’un scrutin national dont on dénonce la fraude. Cette méthode avait bien réussi en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizistan. Toutefois le changement d’administration aux USA de Bush à Obama a aussi entraîné un changement dans les priorités géopolitiques du pays. Certes l’Asie Centrale reste un point chaud important mais il a perdu la première place dans l’esprit des décideurs de Washington. De même l’abandon quasi-total de l’Europe au profit d’autres régions, Afrique en particulier, a entrainé une redistribution de l’aide, tant politique que financière, au détriment des nouveaux régimes géorgien, ukrainien et kirghize.

La Russie a certes souffert de la crise économique mais ses perspectives sont, comme nous l’avons évoqué plus d’une fois, très intéressantes à moyen terme. Alors que les USA se sont effondrés dès 2008 et ont laissé du jour au lendemain les nouveaux gouvernements à eux-mêmes au pire moment imaginable. En jouant sur la fibre culturelle, la proximité géographique ainsi que sur les possibilités qu’offre leur économie, les Russes ont ainsi su créer l’exact pendant du système d’influence américain qui avait amené aux révolutions de 2004 et 2005. Même si parfois, comme le montre l’exemple géorgien, Moscou a agi de manière brutale, la méthode généralement employée s’apparente plus à une séduction mêlée d’influence coercitive.

La Géorgie, privée du soutien américain, s’est retrouvée envahie et la position de M. Saakachvili est aujourd’hui plus que précaire. L’Ukraine a fini par céder à un mélange de pression gazière et d’intoxication du camp « orange » divisé entre de fortes personnalités antagonistes (Timochenko et Iouchtchenko). La « révolution » à laquelle nous venons d’assister au Kirghizistan qui a chassé K. Bakiev du pouvoir est l’exemple même de cette influence.

Alors que la Russie vient de créer depuis janvier 2010 une union douanière avec la Biélorussie et le Kazakhstan voisin et cherche à y faire entrer le plus de pays de la région, le Kirghizistan fait figure de menace dans la région puisque son dirigeant, K. Bakiev, est clairement pro-occidental (à la suite de la Révolution des Tulipes de 2005 il a été presque immédiatement reconnu par les USA et l’OSCE alors que sa position était encore incertaine). La crise commence au début d’avril lorsque des manifestants envahissent les rues de Bichkek protestant contre l’autoritarisme de Bakiev, reproduisant ainsi le même scénario que lors de la chute de son prédécesseur Akiev. Le refus d’intervenir pour rétablir l’ordre de la part de l’OTSC pilotée par la Russie une fois les émeutes engagées puis la reconnaissance rapide du nouveau gouvernement après le départ de Bakiev ainsi que l’offre immédiate de la part de D. Medvedev d’aider à l’élaboration d’une nouvelle constitution témoignent de l’intérêt de la Russie dans cette affaire. Le nouveau gouvernement kirghize a par ailleurs déjà annoncé sa volonté de respecter les engagements du pays en faveur de la Russie.

D. Galula explique dans Contre-insurrection, théorie et pratique (2) que l’insurgé dans la phase finale de son combat a besoin du soutien, quelle que soit la forme de celui-ci, d’un Etat ou d’une organisation extérieure pour venir à bout des forces du loyaliste. Dans le domaine de l’influence politique internationale qui nous intéresse ici, on pourrait dire que le soutien étranger doit être constant, débutant avant même le changement de gouvernement / régime et devant se poursuivre jusqu’à ce que le nouveau soit fermement enraciné. L’erreur commise par les Etats-Unis vis-à-vis des révolutions « de couleur » a été de laisser à l’abandon les nouveaux régimes encore peu affirmés au moment même où frappait la crise économique et où les BRICs, et donc la Russie, pouvaient avancer des argumentaires séduisants entre autres sur le plan économique. Les renversements auxquels nous avons assisté (Ukraine et maintenant Kirghizistan) et auxquels on pourrait assister bientôt (Géorgie et Serbie) laissent entrevoir cette erreur stratégique manifeste qui permet à Moscou de retrouver la pleine influence sur son étranger proche comme en témoignent les nouveaux accords gaziers russo-ukrainiens.

Une nouvelle manche du Grand Jeu vient de se terminer au profit de la Russie, sans qu’on puisse toujours prédire qui sera le vainqueur final. Dimitri Medvedev a déjà annoncé que le scénario kirghize pourrait à l’avenir se reproduire.

(1) Fiona Hill, « Une stratégie incertaine : politique des Etats-Unis dans le Caucase et en Asie Centrale depuis 1991 » in Politique Etrangère 1/2001, pp. 95-108.

(2) David Galula, Contre-insurrection, théorie et pratique, Paris, Economica, 2006 (pour l’édition française).


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