Les dangers de la bancarisation des Etats : l’exemple de Gênes (XVe-XVIIe)

m063804_96-007879_p Alors que la Grèce, empêtrée dans ses problèmes politico-financiers menace toute la zone Euro d’effondrement et que Dubaï n’a évité la banqueroute au début de l’année que grâce au soutien massif des autres émirats, il nous est apparu nécessaire de nous intéresser au phénomène de bancarisation des Etats au travers de l’exemple de la Casa di San Giorgio génoise. Même si l’exemple semble ancien (XVe-XVIIe), il pose avec une acuité dramatique la question de la mondialisation financière et du pilotage des Etats par les intérêts « économiques ». Là où aujourd’hui on accuse beaucoup les Etats et les gouvernements d’être dirigés par les financiers, voici un exemple réel de cette « liaison dangereuse ».

 

Le choix de la finance

L’affrontement pour la domination de la Méditerranée entre les deux républiques maritimes de Venise et Gênes, initié dès le XIe siècle d’abord purement économique puis de plus en plus militarisé, connut son point culminant lors de la guerre de Chioggia de 1378 à 1381. Pour ces deux Cité-Etats dont la puissance reposait non pas sur la possession terrienne ou le nombre de sujets mais sur les réseaux commerciaux et le transport maritime, un tel affrontement représenta une véritable épreuve qui les amena près de la banqueroute. La victoire de Venise, sanctionnée par le traité de Turin parait anecdotique tant les deux puissances se retrouvaient à genoux.

 Cette guerre allait avoir des répercussions à l’intérieur même de Gênes puisqu’elle allait aboutir in fine à la cristallisation des structures sociales et à la bancarisation de l’Etat. A Gênes, comme à Venise, le pouvoir était détenu par le patriciat urbain, principal commanditaire et entrepreneur du grand commerce. Or si à Venise le groupe dominant a toujours su s’allier pour présenter un front uni face à l’extérieur, à Gênes les intrigues et les querelles de familles ont souvent impliqué des intervenants étrangers, Espagnols, Français ou Savoyards. La seule véritable entente du patriciat génois eut lieu suite à la guerre de Chioggia lorsque les grandes familles, en même temps principaux créanciers de l’Etat, décidèrent de s’unir en 1408 face à la menace de banqueroute en une crypto-banque : la Casa di San Giorgio. Les nouveaux « banquiers de Saint-Georges » allaient ainsi, en garantie de leurs investissements, obtenir dans un premier temps l’administration de la dette publique, devenant ainsi le Trésor Public de la République.

La poussée ottomane en Mer Noire allait achever de transformer Gênes en institution purement financière par la perte de ses colonies. L’accès coupé à Azov, à La Tana et à Phocée dont elle tirait l’alun qui faisait sa fortune (1), puis la perte des points d’appui de la mer Egée (Chio, Lesbos, Samos) ont achevé de priver Gênes de ses revenus traditionnels. Dans ce cadre la Banque de Saint-Georges raffermit ses positions en obtenant l’administration directe de certains territoires de la République : la Riviera, la Corse et les quelques colonies restantes. C’est ainsi que Lucques sera vendue aux Florentins en 1421 pour le plus grand bénéfice de la Banque. Au milieu du XVe siècle à Gênes, « nous voyons un Etat se transformer en une « affaire » dont les actionnaires sont les grandes familles » (2).

 

L’âge d’or

Gênes qui, par commodité géographique autant que par choix conscient, était restée du côté français depuis le milieu du XVe siècle allait changer de camp au début du XVIe et, par cet acte, sceller son « âge d’or » comme sa chute. Le choix opéré en 1528 par Andrea Doria, homme fort de la République, de se tourner vers l’Espagne de Charles-Quint fut définitif. Il faut dire que cette décision arrivait à point nommé. La monarchie espagnole était en effet, à cause de ses ambitions universalistes, grande consommatrice d’argent frais et tous les banquiers d’Europe se pressaient pour lui en prêter à des taux d’intérêts avantageux et l’argent d’Amérique est une garantie plus que valable.

Toutefois les besoins ogresques de la couronne habsbourgeoise sont tels qu’en 1557 une première banqueroute a raison des Fugger, jusqu’ici principaux banquiers de l’Espagne. L’effacement de la place d’Augsbourg qui s’en suit, sonne pour Gênes le début d’une ère florissante en tant que première place financière de la monarchie, annonçant avec quelques décennies d’avance les succès d’Amsterdam et Londres. Ainsi, les révoltes aux Pays-Bas ainsi que l’affrontement incessant avec la France vont déplacer le centre du commerce impérial de l’axe Anvers-Lyon vers la Ligurie ; à partir de 1579 les « foires de Besançon » auront donc lieu à Piacenza, près de Gênes. Ces foires, lieux de rencontre des plus grands négociants européens, consacrent Gênes comme première place mondiale de la finance au moment où l’Espagne atteint son extension maximale.

Dans le même temps les rouages internes de la République se sont adaptés à cette situation, s’orientant sans cesse vers une plus grande bancarisation. A la suite de la conjuration des Fieschi de 1547, Andrea Doria, plus que jamais incontournable, décrète qu’un quart des membres du Grand Conseil, organe législatif de la République, sera directement désigné par la Banque de Saint-Georges et que le Petit Conseil, organe de gouvernement, ne sera plus élu mais nommé par le Grand Conseil. La Banque de Saint-Georges augmente ainsi sa mainmise sur le République de Gênes en devenant l’origine même de ses pouvoirs législatif et exécutif.

 

L’effondrement

Ce tableau idyllique ne saurait toutefois cacher une réalité plus grave. Certes Gênes en prêtant de l’argent au roi d’Espagne et à l’Empereur bénéficie de leur prestige néanmoins elle n’assure ses prêts que par la prise de fermes et de concessions et reste ainsi prisonnière de  l’étroitesse de son territoire et de sa faiblesse politique. Comme l’a écrit Jean Delumeau : « Au vrai les Génois ont été à cet égard des précurseurs. Mais ils ont eu le tort de construire l’édifice de leur finance sur des bases malsaines : les ressources d’un roi de plus en plus endetté d’un pays qui s’appauvrissait.» (3).

Gênes va ainsi se retrouver victime d’un énième retournement de conjoncture qui va contraindre le roi d’Espagne à une nouvelle banqueroute en 1627. A cette date la République est victime d’un jeu de coteries au sein de la cour d’Espagne puisque le premier ministre de Philippe IV, le Comte-Duc de Olivares, choisit de faire appel aux marranes portugais comme nouveaux bailleurs de fonds de la monarchie. Ce dernier s’est en effet rendu compte que les finances génoises arrivent au bout de leurs possibilités et, comme à l’époque des Fugger, une nouvelle place plus dynamique doit prendre le relais de celle qui s’essouffle.

De plus ce deuxième quart du XVIIe siècle marque le début du déclin irrémédiable de l’Espagne habsbourgeoise, en proie à la montée des Provinces-Unies ainsi que de l’Angleterre et bientôt de la France. La translation atlantique du commerce mondial et, par là même, de l’économie globale étudiée par Jean Meyer (4), sonne le glas de la puissance génoise. A partir de ce milieu du XVIIe siècle, Gênes ne va plus être qu’une Cité-Etat mineure autocentrée, à peine capable de servir de plaque commerciale pour le Royaume de Piémont en lent mais constant essor. La République sera tant satellisée par la Savoie que son absorption au sein du Royaume après le Congrès de Vienne ne sera qu’une formalité diplomatique.

 

 

Faute de s’être appuyé sur une industrie créatrice de valeurs tangibles ou sur l’extension de son domaine terrestre, choix dicté par la bancarisation totale de l’Etat génois, la République n’a pas pu suivre l’évolution économique mondiale. Pour avoir voulu gérer un Etat comme une entreprise, les banquiers de Saint-Georges se sont heurtés aux risques qu’encourt toute entreprise : l’inadaptation à son marché et donc la faillite. L’exemple génois, bien qu’ancien, nous montre qu’administrer des hommes et des territoires est bien différent de gérer des comptes et que les priorités et les valeurs attenantes ne sont pas les mêmes, sans juger du bien fondé des unes ou des autres. La durabilité d’un Etat ne peut se fonder sur un actif aussi intangible que la finance comme en témoigne l’histoire de Gênes. Quand les intérêts financiers se substituent à la chose publique, c’est l’ensemble de l’Etat et de ses composants qui s’en trouvent dramatiquement affectés.

 

 

(1)   L’alun est un minerai indispensable à l’industrie lainière ; on retrouvait l’alun de Phocée, monopole génois, dans les grandes villes lainières italiennes (Milan, Florence) et jusqu’en Flandres.

(2)   G. Procacci, Histoire des Italiens, Paris, Fayard, 1998, p. 72.

(3)   J. Delumeau, L’Italie de la Renaissance à la fin du XVIIIe, Paris, Armand Colin, 1997, p.227.

(4)   J. Meyer, L’Europe et la conquête du monde, Paris, Armand Colin, 2009 (3e éd.).


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