Tectonique des ensembles

Mi-2008 ; la crise économique issue de l’éclatement de la bulle de spéculation immobilière américaine frappe le monde comme un gigantesque séisme, faisant trembler l’économie de marché sur ses fondements mêmes. Le gigantesque chamboulement économique et, à sa suite, politique de certains pays (Grèce, Japon, USA) a créé une vague de remise en cause des mécanismes du capitalisme financier ainsi qu’une fragmentation des ensembles géoéconomiques considérés jusqu’alors comme stables.

 

Remise en cause et divergences

La violence avec laquelle la crise a frappé l’ensemble du monde, à part quelques rares économies très peu internationalisées comme l’Ouzbékistan (8.1% de croissance en 2009), a immédiatement désigné le pays-source de cette crise, à savoir les USA, comme responsable des faillites et des bouleversements qui ont eu lieu un peu partout sur la planète. Dans ce cas, il n’est pas étonnant que nous ayons assisté à une remise en cause globale de tout ce qui a fait le capitalisme de marché tant celui-ci a pu se confondre depuis près de vingt ans avec l’image même des Etats-Unis.

Le « roi dollar » lui-même, monnaie de référence mondiale, a pâti de cette crise puisque très rapidement des voix, principalement russes et chinoises, se sont élevées pour demander la fin du dollar comme seule et unique monnaie de référence, en particulier dans le domaine des hydrocarbures. La complexité des produits financiers dérivés, signes eux-mêmes d’une complexification à outrance des marchés des économies les plus avancés, a été la cause majeure de cette crise, les régulateurs étant dépassés par les objets qu’ils étaient sensés contrôlés.

Certes ce n’est pas la première crise majeure de l’économie de marché et nombreux ont été ceux qui opportunément n’ont pas hésité, malgré les différences flagrantes, à comparer la crise de 2008 et celle de 1929. Toutefois ici nous sommes en présence d’un phénomène à la fois plus complexe et aux conséquences potentiellement plus graves puisqu’il remet en cause l’ensemble d’un système et par là l’ensemble des alliances économiques qui en découlent. Jusqu’à présent un tel chamboulement de l’ordre des puissances économiques mondiales n’était pas le fait de crises mais de guerres car il faut bien se rappeler que la fin de la suprématie de l’Empire Britannique coïncide non pas avec la crise de 1929 mais bien avec la Première Guerre Mondiale. C’est ici l’une des nombreuses originalités de cette crise, sans affrontement physique elle a les mêmes effets qu’une guerre majeure sur l’économie, ce qui marque une fois de plus l’avancée de la Mondialisation, l’interdépendance de plus en poussée des économies nationales mais aussi la véritable vulnérabilité actuelle des Etats.

Le système capitaliste ayant brièvement tremblé sur ses bases lors des premiers mois de la crise, un consensus s’est néanmoins rapidement dégagé sur la nécessité d’une réorganisation profonde des règles de l’économie mondiale, tâche traditionnellement dévolue aux économies les plus avancées.

 

La fin des ensembles ?

A la fin de 2009 l’on pensait que les différents paquets fiscaux et autres dispositifs de relance avaient rempli leur office et que la sortie de crise était proche voire imminente. Au début de 2010, force est de constater que les économistes sont loin de cet optimisme quelque peu béat et admettent enfin que la crise sera plus longue qu’ils ne l’avaient prévu et que sa sortie sera longue et complexe.

Il est toutefois clair que la sortie de crise sera différente selon chaque ensemble économique et même, et c’est là une vraie nouveauté, selon chaque pays. La résilience affichée par chaque Etat est très différente selon son interventionnisme politique, la taille de son marché interne ou les fondements de son secteur productif. Ainsi là où jusqu’à présent l’entrée et la sortie de crise se faisaient suivant l’effondrement ou le renouveau d’un mastodonte (USA, Empire Romain), chacun essaie aujourd’hui de gérer ses propres problèmes sans compter sur le ou les traditionnels leaders de l’économie mondialisée. Cette crise, bien que globale, se résout surtout par des solutions locales ou régionales.

Une nouvelle régulation économique a été tentée en élargissant le G8 aux BRICs pour en faire un G20, néanmoins ce nouvel organisme s’est, jusqu’à présent et pour diverses raisons, montré incapable d’imposer de nouvelles normes universelles. Jusqu’à présent le G7, avant qu’il n’intègre la Russie, apparaissait comme le « club des intérêts communs » où chaque Etat avait plus ou moins le même modèle économique fondé sur le capitalisme financier, même si des différences notables existaient entre « libéraux » et « interventionnistes ». Or aujourd’hui avec l’entrée de pays comme la Chine ou l’Inde dans cet appareil informel aux velléités universalistes, les affrontements d’opinion y sont plus marqués et les travaux plus longs et plus complexes. Ainsi la volonté nettement affichée de restructurer les règles de l’économie internationale au lendemain des faillites retentissantes de Lehmann Brothers et autres organismes bancaires a fait long feu. La crise est là depuis la mi-2008 et aucune décision concrète n’est véritablement sortie du G20.

Face à cette défaillance, prévisible, du G20 on pourrait croire que chacun va se replier sur son économie domestique en attendant des jours meilleurs et que les grands ensembles sont donc définitivement morts. Or le phénomène auquel nous assistons est bien plus complexe. En effet, de nombreuses économies sont dépendantes des flux d’échanges internationaux, à commencer par celles fondées exclusivement ou presque sur les matières premières : Nigeria, Angola, Chili, Algérie, Australie, Russie, Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Qatar, Venezuela, Niger, Tanzanie voire Canada et Mexique. En miroir de cette posture, d’autres économies sont très dépendantes des apports de matières premières pour faire tourner leurs industries : USA bien sur mais aussi Japon, Europe dans son ensemble, Chine, Inde, Corée du Sud. Cette dépendance mutuelle crée un besoin d’alliances économiques.

 

Nouvelles alliances

La problématique de dépendance que nous venons d’aborder crée de facto un besoin d’ensembles géoéconomiques ; il n’est donc pas question de fin des ensembles en général mais de la fin des ensembles tels que nous les connaissions jusqu’à présent. Jusqu’ici n’existaient peu ou prou que des alliances géoéconomiques plus ou moins construites que dans le cadre du G7 avec la notable exception de l’OCS, à condition qu’on veuille bien considérer l’OCS pré-crise comme un vrai ensemble géoéconomique, ce qui reste sujet à débats.

Or nous assistons maintenant à la dislocation ou au relâchement, économiquement parlant, de ces ensembles traditionnels que sont l’UE, l’ALENA ou l’APEC. Ces alliances, qu’elles soient unions monétaires ou zones de libre-échange, sont en train de péricliter parce que leurs locomotives (USA, Japon, France-Allemagne-UK) ne peuvent plus tenir leur rôle de leader économique et de timonier pour l’ensemble des Etats-membres.

Dans le même temps, de nouvelles structures géoéconomiques apparaissent ou se renforcent sur l’ensemble de la planète. La première, qui a représenté un temps un véritable coup de boutoir dans l’influence économique américaine a été l’UNASUR créée en 2008 au moment de la naissance de la crise. Toutefois, faute de s’être vraiment placée sous la tutelle économique du Brésil, seul pays non-hispanophone de l’UNASUR, elle n’a pour l’instant pas réussi à devenir l’union qu’elle ambitionnait (monnaie commune, citoyenneté commune, parlement commun). Que l’UNASUR soit en crise de jeunesse ou que l’impossibilité de se lancer plus avant dans une union sud-américaine soit structurelle, elle a représenté un premier pas vers ces nouveaux ensembles hors G7-8.

Depuis lors de nombreux pays se tournent vers les nouvelles puissances économiques, celles qui ont émergé de la crise indemnes ou presque. Alors qu’une remise en cause de l’ensemble des systèmes économiques est en cours aux USA en Europe et au Japon, tant cette Triade a été impactée (-2.4% de croissance pour les USA en 2009, -4% pour l’Europe et -5.2% pour le Japon), nombre de pays se tournent maintenant vers la Chine (8.7% de croissance en 2009), l’Inde (6.6%) ou le Brésil (3.6%) qui font figure de nouveaux phares dans la tempête mondiale. Même la Russie qui a connu une année 2009 épouvantable (-7.9% de croissance) réussit à agréger à nouveau autour d’elle grâce à ses facultés de rebond (3% de croissance prévus pour 2010).

Ainsi l’OCS russo-chinoise est elle en passe de devenir l’union économique qu’elle a toujours voulu être puisque la totalité des pays la composant sont maintenant sortis de l’orbite américaine, si les troubles actuels du Kirghizstan venaient à confirmer le changement d’orientation qui semble se dessiner. De même la Russie a créé au début de l’année une union douanière avec le Kazakhstan et la Biélorussie avant d’y inclure, probablement, l’Ukraine.

Le Brésil a repris la main sur l’UNASUR depuis l’effondrement du Venezuela (-3.2% de croissance en 2009 ; -1.2% estimé en 2010) et envisage maintenant un ensemble de libre-échange Sud-Sud avec notamment les pays lusophones d’Afrique (Mozambique, Angola, Guinée-Bissau).

La Chine a vu la quasi-totalité des pays de la façade pacifique de l’Asie se rapprocher d’elle, y compris le Japon puisque Y. Hatoyama ne cachait pas immédiatement après son élection que l’avenir économique de l’archipel nippon était plus du côté de Pékin que de Washington.

 

 

Ainsi le concept même d’ensemble géoéconomique apparaît avoir été secoué par la crise. Toutefois l’interdépendance entre les Etats de plus en plus spécialisés entre producteurs de matières premières et fournisseurs de services ou de produits finis a empêché la fin de ces mêmes ensembles. Sans dire que la crise les a renforcés, un certain nombre d’Etats ont émergé non pas mieux, mais moins mal que leurs concurrents devenant, les nouvelles locomotives de l’économie mondiale et par la même les leaders de nouveaux ensembles, qu’ils soient déjà réalisés ou embryonnaires. Là où auparavant les Etats-Unis dirigeaient de manière ouverte (ALENA, APEC) ou du moins avaient une influence forte (UE), maintenant l’on assiste à une véritable fragmentation des blocs, une tectonique des ensembles économiques.

 

Bibliographie :

Le Monde, Bilan géostratégique 2010.

OCDE, Perspectives économiques 2010, forecast d’avril.

OCDE, Réformes économiques : Objectif croissance 2010.

Paola Subacchi and Eric Helleiner, From London to L’Aquila: Building a Bridge between the G20 and the G8, Chatham House Briefing Paper, June 2009.

Paola Subacchi and John Driffill, Beyond the Dollar: Rethinking the International Monetary System, Chatham House Report, March 2010.


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