Dans la guerre de l’image, Israël renoue avec ses démons

® AFP

C’est la principale information de ce jour, l’interception, de manière plus que musclée, par les forces armées israéliennes de la flottille humanitaire qui se dirigeait vers Gaza. L’assaut, pratiquement suivi en direct grâce aux cameras emportées par les activistes humanitaires, s’est révélé sous les yeux de l’opinion publique mondiale comme extrêmement violent, causant plusieurs morts. Alors que de nombreuses voix s’élèvent dans le monde pour condamner les modalités de l’interception, Israël se retrouve une fois encore comme ayant perdu la bataille de l’image, avec cette fois peut-être de sévères conséquences sur le plan international.

En 2006 déjà, Tsahal, bien que vainqueur sur le terrain militaire contre le Hezbollah avait perdu la guerre de l’information tant à cause de défaillances internes que d’une impressionnante mobilisation du web, terrain négligé à l’époque par les responsables militaires. Il était bien évident avant même le début des opérations qu’une force armée moderne comme Tsahal allait largement l’emporter sur la milice du Hezbollah. Toutefois les tactiques de guerre asymétriques mises en place par la milice libanaise (1) ont permis au Hezbollah de limiter ses pertes tandis qu’il transformait cette intervention en gouffre financier pour Israël. Comme l’a écrit le colonel M. Goya, cette opération a marqué les limites du modèle occidental de guerre limitée de haute technologie.

En plus de la vision purement militaire, l’exploitation qui a été faite par le Hezbollah de ses succès et de « l’enlisement » israélien, notamment via les nouveaux médias (web, blogs, forums et réseaux sociaux), a marqué un tournant dans ce type d’affrontements : la guerre informationnelle massive par saturation des canaux. La mobilisation sans précédent d’une infosphère mouvante du Hezbollah a amené à une dégradation massive de l’image d’Israël, notamment chez ses traditionnels alliés occidentaux empêchant par là tout soutien extérieur et dans le même temps a renforcé dans le monde arabe ceux qui soutenaient le Hezbollah en lui donnant l’image qu’aucun groupe ou gouvernement n’avait réussi à avoir jusque là : celui du résistant victorieux.

Israël et surtout Tsahal sont sortis particulièrement éprouvés de ce conflit et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que des changements aient lieu à la tête de l’armée. Ainsi peu après le conflit, le chef d’Etat-major des armées, le général Halutz, fervent promoteur de la solution ultra-technologique, a été remplacé par le général Ashkenazi. Un peu plus de deux ans plus tard, dans un cadre à la fois proche et différent puisqu’il s’agissait de Gaza, Tsahal avait l’occasion de mettre en pratique les leçons durement apprises en 2006. L’opération « plomb durci » débute en décembre 2008 et cette fois l’appareil militaire israélien est prêt à combattre tant par le feu que par l’information. En plus des classiques manœuvres de désinformation et d’intoxication avant le début des hostilités sur le terrain, Tsahal a ajouté le blocus médiatique de la bande de Gaza, le brouillage des appareils de communication, la mobilisation de l’infosphère amie et le contrôle serré de sa « réputation » médiatique au panel de ses armes (2).

Comme exemple de la réussite israélienne, on notera simplement la manière dont a été étouffée la polémique sur l’emploi des obus au phosphore blanc par l’artillerie. Le véritable black-out informationnel imposé par Israël a très largement contribué au succès de cette intervention, parfois même présentée comme une simple opération de police.

Toutefois alors qu’on pensait Israël passé maitre dans le contrôle des nouveaux médias suite à « plomb durci » et que les techniques de l’Etat hébreux commençaient à faire école dans un Occident toujours en prise avec des Talibans eux-aussi très doués dans l’usage des images, l’attaque de ce matin est venue nous rappeler qu’Israël n’en a pas tout à fait fini avec ses vieux démons et que la guerre informationnelle ne laisse pas de place au relâchement. Depuis ce matin des images de manifestations où sont brandis les portraits ensanglantés des humanitaires tués lors de l’intervention israélienne tournent en boucle sur les chaines de télévision. Des voix politiques s’élèvent pour condamner le geste ou même pour réclamer des sanctions sévères contre l’Etat hébreux. le Conseil de Sécurité de l’ONU se réunit en urgence et une question lancinante hante les pensées : que sont devenues les leçons si durement apprises en 2006 ?

Ce soir Israël est isolé diplomatiquement et même ses soutiens traditionnels comme les Etats-Unis et la Turquie ne peuvent s’empêcher de condamner avec véhémence ce qui apparait déjà pour l’opinion internationale comme une bavure tragique.

(1) Armée de Terre, CDEF, les cahiers du Retex spécial guerre Israël-Hezbollah.

(2) Lt. Gen. W. Caldwell, Dennis Murphy et Anton Menning, “Learning to leverage new media, the IDF in recent conflicts”, US Military Review, May-June 2009.


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