Les ambitions de M. Lula

Il est toujours quelque peu émouvant d’assister aux derniers mois du mandat d’un grand dirigeant, surtout si celui-ci a marqué une étape cruciale dans le développement de son pays comme c’est le cas pour Luis Inàcio Lula da Silva. En novembre prochain, à l’issue des élections présidentielles, un nouveau dirigeant, probablement Dilma Rousseff, dauphin désigné de Lula, prendra les rênes du Brésil dans des conditions optimales.

Pour le Brésil, Lula restera un de ces dirigeants emblématiques, de ceux comme De Gaulle, Adenauer, Poutine ou Deng qui, quoi qu’on pense de leur politique, ont modifié leur pays en profondeur, le modernisant, le transformant et, le plus souvent, accroissant de manière décisive son influence sur la scène internationale. L’ancien ouvrier de Sao Paulo est de ceux-là, réussissant même comme Deng Xiaoping à jeter les bases d’une nouvelle société. Le PAC, Programme d’Accélération de Croissance, lancé au début de son second mandat vise rien de moins que de faire naitre et croitre une vraie classe moyenne possédante et consommatrice dans un pays connu pour ses extrêmes inégalités sociales. Malgré l’ampleur de cette œuvre, dont on ne verra véritablement les effets, positifs et négatifs, que plusieurs années après son départ, le vieux syndicaliste caresse un dernier rêve : celui de faire du Brésil une grande puissance mondiale avec les privilèges qui en découlent.

Le grand dessein du président brésilien s’affirme d’autant plus que celui-ci se rapproche de la date de son départ : faire entrer le Brésil comme membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. A cette fin il poursuit une stratégie méthodique d’accroissement de puissance depuis plusieurs mois qui s’oriente selon deux axes majeurs : s’assurer une certaine bienveillance de la part des autres membres permanents et montrer ses capacités d’influence et de négociation dans les grandes crises internationales.

Le Brésil a ainsi entamé une danse de séduction à l’égard de la France, des USA, de la Chine et de la Russie. Les relations franco-brésiliennes, au point mort depuis les années 60, ont connu un spectaculaire renouveau avec les visites de Nicolas Sarkozy au Brésil en décembre 2008 et septembre 2009. La création du Groupe de Haut Niveau franco-brésilien qui a pour but de rapprocher certaines des plus grandes entreprises des deux pays (GDF SUEZ, Louis-Dreyfus, Cobra, Bull, Vale, Rhodia…) et la promesse d’achats de matériels français – le cas de l’appel d’offre de l’armée de l’air brésilienne dans laquelle le Rafale Dassault fait partie des candidats est assez parlant – ont suffi a créer un axe franco-brésilien, clairement manifesté lors de la conférence de Copenhague sur le changement climatique de décembre dernier.

Les accords de défense américano-brésiliens qui semblent pourtant peu compatibles avec l’Unasur et pourraient manifester une volonté de condominium sur l’Amérique Latine, sont en réalité la promesse d’une communauté de vues sur la stabilité du continent. Lula a parfaitement choisi son moment pour négocier cet accord car, là où sous l’administration Bush il aurait été difficile voire impensable de voir les USA signer un partenariat de défense avec un pays dirigé par un syndicaliste qui se disait il y a peu encore marxiste, le gouvernement de Barack Obama, aux vues de l’importance qu’il accorde au continent américain et de son ouverture politique, est sensible aux arguments (stabilité, valeurs démocratiques, économie libérale, croissance économique soutenue, intérêt pour la sauvegarde de l’environnement) du Brésil. Ce qui ressemble à un adoubement de la part des USA a aussi permis le règlement du différend qui opposait depuis 2002 les deux pays sur le commerce du coton.

Russie et Brésil partagent une certaine identité, celle de pays à taille de continent, très peu peuplés par endroits à cause des difficultés naturelles et regorgeant de ressources naturelles. Bien que la politique de Lula ait bien peu à voir avec celle de Poutine et Medvedev, les entreprises brésiliennes et russes se ressemblent étonnamment. Vale et Norislk Nickel, Petrobras et Gazprom ont chacune des points communs qui entretiennent une communauté de vue entre les deux Etats, du moins dans le domaine des matières premières. Depuis les années 2007-2008, Moscou est engagé dans une opération de renforcement de ses relations avec le sous-continent latino-américain, d’abord avec le Venezuela puis, suite à l’effondrement économique de Caracas, avec l’ensemble des pays voisins. Dans ce cadre, le Brésil est un interlocuteur privilégié de la Russie, tant par son influence diplomatique que par sa stabilité politique qui assure à la Russie un approvisionnement continu dans les divers contrats signés. Alors que Moscou veut être moins dépendant de l’Europe et de la Chine, Lula a profité de sa visite du début mai 2010 en Russie pour afficher sa volonté de porter les échanges russo-brésiliens à plus de 10 milliards USD, soit plus du double du montant actuel.

Les relations sino-brésiliennes, en plus de s’inscrire dans cette stratégie de séduction des grandes puissances, portent la marque d’une autre volonté de Lula, celle d’établir le Brésil comme moteur des relations Sud-Sud. Considérant que la Chine est devenue la nouvelle puissance « protectrice » d’une grande partie de l’Afrique, le gouvernement de Brasilia qui cherche à développer les relations avec les pays lusophones d’Afrique – dans un premier temps – cherche à se concilier les bonnes grâces de Pékin pour ne pas apparaitre comme un concurrent dans son « pré carré ». Dans cette optique, la production brésilienne de pétrole que l’exploitation des subsalts du nord devrait largement booster, est le meilleur ambassadeur de la politique de Brasilia tant la Chine est avide de multiplier et de sécuriser ses sources d’approvisionnement. En outre, le Brésil se livre à un intéressant exercice d’équilibriste à l’occasion de la signature de ces multiples accords, se conciliant la bienveillance américaine en Amérique du Sud alors qu’il exprime clairement à Pékin sa volonté de rénover l’ordre économique mondial en abandonnant le dollar comme étalon universel.

Ce ballet diplomatique auprès des grandes puissances est finalement le passage obligé pour tout pays qui voudrait se faire reconnaitre comme régionalement voire mondialement influent. Toutefois au-delà de grappiller de l’influence au sein du G20, le Brésil a également entrepris de démontrer qu’il peut être un véritable acteur de la stabilité mondiale en s’attaquant à la crise iranienne. Bénéficiant de sa position particulière vis-à-vis de Téhéran puisqu’il est le seul des grands pays à ne pas dépendre du pétrole iranien ou à être regardé par le régime des Mollahs comme un ennemi potentiel, le Brésil s’est lancé dans un défi que certains voient comme impossible : concilier les positions de l’Iran et de la communauté internationale.

Avec la Turquie comme intercesseur auprès du régime iranien, Lula a pris son bâton de pèlerin pour négocier un accord avec Téhéran, en espérant que celui-là sera respecté. Profitant de sa position de membre temporaire du Conseil de Sécurité et de puissance nucléaire civile, le Brésil a réussi à faire accepter à l’Iran le principe de la fourniture, via la Turquie, de combustible nucléaire civil. Alors que les membres permanents du Conseil de Sécurité étaient près de prendre des sanctions à l’égard de Téhéran, l’accord Brésil-Iran-Turquie arrive à point nommé et si jamais il venait à être un succès il couronnerait probablement Brasilia comme leader des pays du Sud.

Il faudra probablement plus que la réussite d’un accord avec l’Iran pour voir la création d’un nouveau siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, d’autant plus qu’une telle élévation n’ayant jamais eu lieu, nul ne sait selon quelle formule elle se ferait, transformation d’un siège temporaire ou élargissement du conseil. Il peu bien peu probable que cela arrive pendant le mandat de Lula, mais, comme pour l’économie et le social, il sera sans doute celui qui aura jeté les bases de l’influence internationale du Brésil, si ses successeurs ont la bonne idée de continuer son œuvre.


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