Roberto Saviano : « héros » à abattre ?

C’est une guerre de l’information bien étrange que celle qui agite l’Italie ces derniers temps. Alors que le gouvernement Berlusconi doit faire face à la sécession d’un de ses plus fidèles soutiens, le président de la Chambre Gianfranco Fini, et que les finances du pays sont de plus en plus menacées par la crise de l’Euro, un homme est au centre des préoccupations du gouvernement : Roberto Saviano.

L’auteur de Gomorra, élevé au rang de héros national par toute une partie de l’élite intellectuelle de l’Italie pour avoir enfin fait éclater au grand jour le système qui gangrène le sud du pays en y remplaçant l’Etat dans les fonctions les plus basiques. Cette plongée vertigineuse et sans concessions dans l’univers de la Camorra a subitement placé en 2006 l’auteur napolitain comme nouveau porte-drapeau de la lutte contre le crime organisé. Rejoignant ainsi une longue liste de figures anti-mafia, il devenait en quelque sorte le successeur spirituel du général Carlo-Alberto Dalla Chiesa et des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. Outre le fait qu’il n’appartienne pas à l’appareil étatique, sa principale différence avec les personnalités susmentionnées est qu’il est, à l’heure où nous écrivons ces lignes, encore vivant.

C’est d’ailleurs sans doute là que le bât blesse. Si les juges et les policiers morts peuvent être aisément iconisés, un journaliste indépendant pose de nombreux problèmes au gouvernement, surtout quand il agit comme un épouvantail, renvoyant tout le monde à ses responsabilités. Là où le consensus précédent prévoyait un silence gêné dès qu’on abordait la question des organisations criminelles en Italie, sensées être en pleine déliquescence depuis 1993, la question des ordures, médiatisée dans le monde entier, a permis l’éclosion de la parole d’auteurs comme R. Saviano. Toutefois si la classe intellectuelle se réjouit que la vérité éclate enfin, les gouvernants, tous partis confondus sont bien moins ravis.

Voyant qu’à cause de cet électron libre l’image de l’Italie montrée au monde n’est plus uniquement celle d’un paradis touristique ancré entre la Rome des Césars, la Renaissance et la Dolce Vita de Fellini, mais bien celle d’un pays complexe rongé par des questions non-résolues depuis son unification, gangrené par sa propre classe politique impuissante à sortir le pays de ses tourments, le gouvernement Berlusconi a décidé de s’en prendre à Saviano. En 2008 le quotidien la Repubblica lançait déjà une pétition à l’adresse du gouvernement afin que Saviano soit correctement protégé par l’Etat de peur qu’il ne lui arrive malheur.

Mais là où l’affaire restait jusqu’à la fin de l’année 2009 un affrontement feutré, la décision de Saviano de lancer une pétition, largement suivie par les intellectuels italiens comme Umberto Eco, contre le projet de loi du gouvernement contre les procès abrégés qui réduit les délais de prescription, a déclenché l’ire du Président du Conseil. En voulant s’opposer aux évolutions législatives qui offrent une quasi-impunité aux camorristes, R. Saviano est pleinement entré dans l’arène politique en s’opposant de front au Cavaliere. Le but de Silvio Berlusconi, en un moment où ses opposants politiques de gauche sont tellement divisés qu’ils ne représentent qu’une très faible menace, est clair : se débarrasser de celui qui est devenu un symbole non-seulement de la lutte anti-mafia mais aussi du combat contre les arrangements politico-judiciaires qui créent le terreau fertile de la propagation des organisations criminelles.

La violente attaque lancée directement par le Président du Conseil au début de cette année, accusant les livres et les films sur la mafia d’encourager le développement de celle-ci en lui donnant une importance sans commune mesure avec sa réalité, a créé un vif émoi en Italie. Plusieurs personnalités emboitent le pas à Berlusconi comme Emilio Fede, présentateur du TG4 – journal télévisé de la chaine Rete 4 appartenant à Mediaset (groupe Berlusconi) – qui accuse Saviano de « ne pas être un héros ». L’artillerie berlusconienne fait maintenant feu de toutes parts sur l’auteur napolitain et ce dernier qui représente aujourd’hui à lui seul l’opposition politique, de manière volontaire ou non, est devenu un porte-drapeau, celui de ceux qui veulent qu’on montre l’Italie comme elle est et pas comme on voudrait qu’elle soit.

Que Saviano soit un héros ou pas n’a aucune importance. Sa dénonciation d’un état de fait trop souvent occulté, de la complicité et de la passivité des puissants sont nécessaires à l’Italie pour sortir de la léthargie infamante dans laquelle elle est enfermée depuis trop longtemps ; n’en déplaise aux politiques de tous bords. La critique politique est en train de renaitre en Italie avec bonheur comme Gomorra et Il Divo ou avec moins de réussite comme Il Caimano ; souhaitons qu’elle se multiplie, car ce n’est grâce à elle et à la pression qu’elle engendrera que la mafia sera vaincue. Pour s’en convaincre il suffit de se rappeler que les succès remportés contre les Brigades Rouges le furent après la vague d’émotion suscitée par l’assassinat d’Aldo Moro et que les grands succès anti-mafia des années 90 eurent lieu après la médiatisation des meurtres de Falcone et Borsellino. Souhaitons pour Roberto Saviano que cette fois la prise de conscience ne doive pas passer par la mort d’une icône.


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