EDF grand gagnant de la réorganisation de la filière nucléaire

L’information du moment qui agite les commentateurs économiques n’est finalement qu’une demi-surprise : l’Elysée, prenant acte des conclusions du rapport Roussely, lui-même faisant suite au fiasco d’Abu Dhabi, a offert à EDF et à son patron, Henry Proglio, la tête de la filière nucléaire française. Nous en parlions, le nucléaire est en train de redevenir l’énergie à la mode, celle qui offre le meilleur compromis entre faiblesse des émissions de CO2, disponibilité et affichage d’une certaine grandeur de l’Etat qui le possède.

Certes EDF est l’opérateur historique du nucléaire en France et avec plus de 50 réacteurs en service, se pose comme l’un des spécialistes mondiaux d’une filière d’excellence française. Toutefois on peut se demander si cette décision est autre chose qu’un cadeau offert par N. Sarkozy à celui qui apparait comme un de ses proches. Le choix même de F. Roussely comme auteur du rapport à de quoi surprendre lorsqu’on se souvient que ce dernier fut président d’EDF de 1998 à 2004.

Abu Dhabi fut un ratage monumental, il faut oser le dire. Mais il le fut sans doute plus à cause de la volonté étatique de créer un attelage bancal en forçant l’ensemble des entreprises françaises à se réunir pour présenter un projet tenant plus du compromis pour ne froisser aucune susceptibilité que de la maximisation des compétences de chacun. En créant ce groupe nucléaire, l’Etat français est venu déranger de stables alliances commerciales qui ont sans doute créé les conditions de la victoire finale du constructeur coréen, pourtant moins intéressant de prime abord.

Depuis l’échec d’Abu Dhabi et les ratés de communication d’Areva qui se sont succédés depuis deux ans, pensons au Tricastin, Anne Lauvergeon apparaissait sur la sellette. Le rapport Roussely et la décision de l’Elysée qui s’en est suivie arrivent donc au moment où Areva, à travers sa présidente, se trouve fragilisé. La réorganisation de la filière a-t-elle été négociée par A. Lauvergeon pour éviter que l’Elysée n’exige sa démission ? Toujours est-il qu’H. Proglio obtient ce qu’il désirait depuis son arrivée à la tête d’EDF : la direction des opérations nucléaires, dans un premier temps à l’international. Toutefois cette décision, pour spectaculaire qu’elle soit, laisse apparaitre quelques zones d’ombre.

En effet la filière nucléaire française est loin de ne compter que deux entreprises d’importance. Que faire de GDF SUEZ, opérateur nucléaire depuis l’absorption d’Electrabel et d’Alstom, constructeur majeur de centrales qui a récemment absorbé Areva T&D ? GDF SUEZ représente la porte d’entrée de la France en matière nucléaire au Brésil puisqu’en utilisant ses excellentes relations avec Eletrobras, entreprise d’Etat de production d’électricité, GDF SUEZ avait pu en 2009 signer un accord de coopération avec Eletronuclear, la filiale nucléaire de cette dernière. Dans un pays de plus en plus intéressé par le redéveloppement de centrales qui lui permettent de palier aux limites que lui impose son mix énergétique très orienté hydroélectricité, ce type d’accords est un atout majeur. De même le développement du nucléaire français en Asie passe souvent par Alstom, constructeur reconnu et compétitif notamment en Chine où il s’apprête à fournir les turbines des centrales Taishan 1 et 2 où il agit comme sous-contractant d’EDF.

Si EDF devient à présent le leader et chef de file de la France et qu’Areva reste dans son ombre lors des appels d’offres internationaux, ont peut aussi légitimement se demander quel est l’avenir des alliances commerciales nouées par ces deux entreprises. La co-entreprise Areva-Mitsubishi, Atmea, destinée à la production de centrales de moyenne puissance pour les pays émergents, est-elle appelée à disparaitre ? Ce serait sans doute une grave erreur tant l’alliance de ces deux spécialiste apparait comme un tandem puissant et complémentaire, principalement en Asie, continent où le nucléaire est appelé à connaitre un grand essor.

Cette décision laisse ainsi beaucoup de zones floues. Certes la multiplication des acteurs, constructeurs, transmetteurs, opérateurs, a sans doute plus été un désavantage qu’un atout pour le nucléaire français, mais est-ce vraiment en forçant une alliance Areva-EDF que la France remportera plus de contrats ? Ne serait-il pas plus simple de laisser chaque entreprise décider de sa stratégie et de soutenir celle qui est la mieux placée à chaque appel d’offre ? La mésentente cordiale qui règne actuellement entre les ténors du nucléaire français n’est pas structurelle comme en témoigne la réussite de la conférence internationale organisée en France en mars dernier. Toutefois la France n’est pas la Russie et ce n’est sans doute pas à coup d’oukases présidentiels que le nucléaire français sortira grandi de ses errements.


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