France-Allemagne : problèmes de couple sur fond de crise

La crise économique qui secoue le monde depuis plusieurs années n’a pas le même impact partout, là où Singapour vise cette année une croissance comprise entre 13 et 15%, l’Europe semble engluée dans un marasme économique menaçant périodiquement de l’engloutir par un vaste effet domino parti de Grèce.

C’est dans ce morne environnement que les deux anciens moteurs du continent, la France et l’Allemagne, s’affrontent de manière peu feutrée d’abord pour émerger économique puis, à terme, pour devenir seul leader d’une Europe moribonde. L’Allemagne a fini par trouver la « rédemption » dont parlait Brezinski quant il définissait son rôle au sein de l’Europe et affiche sans ambages sa volonté de puissance, au contraire d’une France qui cherche à raffermir ses positions et veut retrouver un bastion d’influence.

Au moment où l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques tire à boulets rouges sur l’Allemagne dans sa lettre de juillet intitulée « Compétitivité des pays de la zone euro », parlant d’une « stratégie dommageable » s’étant appliquée « au détriment de ses partenaires de la zone euro », les officiels français ne sont pas en reste. Christine Lagarde avait la première attaqué le cavalier seul économique de l’Allemagne en mars, N. Sarkozy récidive en juillet. Dans son interview donnée à D. Pujadas le 12 juillet dernier il qualifie sans détours l’Allemagne de « premier concurrent » de la France et laisse planer une certaine accusation d’opportunisme en lançant que « l’Allemagne a considéré que l’Europe était une façon pour elle de se réintégrer dans la communauté internationale ».

Force est de constater que le président français n’a pas vraiment tort dans son analyse. L’égoïsme dont fait preuve l’Allemagne ces temps-ci à de quoi inquiéter. La couverture très humoristique de The Economist titrée « Acropolis Now » où Angela Merkel apparaissait comme le Marlon Brando de la crise grecque peut faire sourire mais ne montre pas moins une réalité : l’Allemagne se désolidarise de ses partenaires de la zone euro pour mieux émerger seule de la crise. La Grèce ne faisant pas partie des alliés traditionnels de l’Allemagne en Europe, elle serait plus proche des pays latins dont la France, au travers de son effondrement économique et de la question de son sauvetage par les autres pays du continent, on a pu mesurer les jeux d’influence à l’œuvre en matière de politique européenne en France et en Allemagne.

Le véritable enjeu de cette dispute où chacun assure qu’il s’entend parfaitement avec l’autre n’est ni plus ni moins que la domination économique et par là même politique de l’Europe. Depuis les années 50, l’Europe fonctionnait grâce à son « couple franco-allemand » or les divergences de points de vue entre les deux pays se sont dramatiquement exacerbées depuis quelques années.

France et Allemagne ont ainsi des développements politiques divergents où chacun joue avec l’autre une partie de go. Ainsi l’Allemagne regarde depuis longtemps vers la Russie, sans remonter à l’Ostpolitik de Willy Brandt, les accords russo-allemands se multiplient dans les domaines stratégiques : accords Siemens-Rosatom, Nordstream, jusqu’à la rencontre qui a eu lieu la semaine dernière à Iekaterinbourg. Pour empêcher que l’Allemagne ne soit le seul interlocuteur russo-européen, la France a développé en réaction ses relations avec Moscou : entrée de GDF SUEZ dans Nordstream, évaluation des bâtiments de guerre Mistral, développement de co-entreprises… De son côté la France s’appuie sur son bastion européen : les pays méditerranéens en créant l’Union Pour la Méditerranée pour rassembler autour d’elle ceux qui désireraient développer les liens de l’Europe avec le Sud. Une fois le projet lancé, l’Allemagne, sans qu’elle soit un pays particulièrement ouvert sur la Méditerranée, y adhère rapidement pour ne pas laisser à la France le contrôle des relations avec l’Afrique du Nord et le Proche-Orient.

Il semble loin le temps où H. Kohl et F. Mitterrand se tenaient par la main à Verdun. Aujourd’hui France et Allemagne sont en lutte pour le contrôle du continent européen assurés que ni le Royaume-Uni, désireux de s’éloigner le plus possible de Bruxelles, ni l’Italie ou l’Espagne, mal en points économiquement et politiquement, ne viendront les concurrencer. Deux pays avec une croissance à peine plus haute qu’1% prévu en 2010 se battent pour un continent dont la croissance globale est estimée à 0,8% ; l’Europe n’est plus ce qu’elle était.


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