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Galula by the book

[1]Le soudain remplacement du général Mc Chrystal à la tête des forces de l’OTAN en Afghanistan par le général Petraeus après que le premier ait vertement critiqué certains officiels de Washington dont le vice-président Biden [2] pour leur ingérence dans les opérations et leurs prises de positions sur sa stratégie, pousse une fois encore à la réflexion sur le conflit afghan et sur les méthodes qui y sont employées.

Stanley Mc Chrystal, nous en faisions l’écho dans ces mêmes pages [3], est arrivé à la tête des forces américaines auréolé de l’habit d’un homme providentiel écouté par les dirigeants politiques puisque quelques mois après sa prise de fonctions il avait adressé à B. Obama un mémorandum sur les futures opérations et surtout une demande de troupes supplémentaires, accordées par la Maison Blanche, qui avait provoqué de grands remous à Washington et chez les pays membres de l’ISAF.

Un an seulement après son arrivée force est de constater que le bilan de Mc Chrystal est assez médiocre, la plupart des pays de l’ISAF n’ont pas fini de déployer les renforts attendus, le gouvernement américain peine de plus en plus à expliquer sa stratégie quant à l’Afghanistan, pays redevenu prioritaire sur l’Irak depuis l’entrée en fonction d’Obama, et surtout les résultats obtenus sur le terrain ne sont pas suffisants au regard des attentes et des besoins des pays de l’OTAN. Le conflit afghan semble devenir de plus en plus une guerre américaine, les pays européens de l’ISAF se retirant les uns après les autres.

Il est certain que le rôle de super-VRP qui fait, malheureusement, pleinement partie des responsabilités de commandant de l’ISAF seyait particulièrement mal à Mc Chrystal qui est présenté dans l’article de Rolling Stone à l’origine de sa chute comme un mélange d’homme de l’ombre et de super-chef, une sorte de John Wayne du Jour le plus long, à la fois paternaliste et bourru, meneur d’hommes et stratège, capable de dormir 4 heures par nuit et de ne s’alimenter qu’une fois par jour.

Toutefois force est de constater que le côté stratège se trouve pris en défaut par le bilan sur le terrain. Sans évoquer l’aspect économique de cette guerre, l’Afghanistan est devenue devant le Vietnam la plus longue guerre des USA et le nombre d’IEDs et d’insurgés, loin de se réduire, ne fait qu’augmenter.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela. L’absence de formation d’une vraie force de police locale, l’Armée Nationale Afghane (ANA) étant la priorité numéro un [4] en matière de formation des Afghans, empêche la stabilisation des secteurs conquis, le militaire devant céder la place au civil une fois les insurgés vaincus. L’EUPOL [5], malgré toute l’énergie qu’elle déploie n’a pour l’instant formé qu’un millier de policiers afghans, soit 100 fois moins d’hommes que formés par la coalition pour l’ANA dans un pays de 25 millions d’habitants. L’occupation du terrain ne semble plus une priorité et c’est sans doute là que le bât blesse puisque l’organisation souple des groupes insurgés, qu’ils soient Talibans, mafias ou seigneurs de guerre, rend leur destruction complète quasi-impossible. La stratégie, COIN selon la terminaison US, sur laquelle s’appuie Mc Chrystal montre ses limites surtout quand on refuse de contrôler un espace « pacifié » jusqu’à ce qu’il soit « sécurisé », au-delà même des difficultés à mettre en œuvre le dit contrôle. S’attend-t-on vraiment à un soutien des Afghans si on déserte le terrain une fois les ennemis « vaincus » pour que ces derniers y reviennent à loisir ?

La médiatisation des pertes – on vient de passer la barre symbolique des 1000 américains tués – et l’augmentation des effectifs ont justifié un recours croissant aux drones et autres solutions de haute technologie, pour ne pas dire de longue distance. Les inévitables bavures qui s’en suivent [6] dans une guerre où l’insurgé se cache dans la population, alors même que l’absence des forces de contre-insurrection auprès de la population, puisque c’est elle le nerf de la guerre, créent un désamour croissant qui parfois mène à la haine de ceux qu’il faut bien appeler du point de vue des Afghans « l’occupant ». Le soutien apporté par les USA à un gouvernement Karzaï extrêmement corrompu n’améliore pas, loin s’en faut l’image de l’ISAF auprès de la population, les insurgés ayant tôt fait d’exploiter cette faille béante. De même que la nouvelle affaire de financement par le Pentagone [7] de sociétés de « protection » chargées de la sécurité des ravitaillements et des convois de la coalition, lesquelles seraient rackettées par des chefs de guerre et potentiellement des Talibans, embarrasse Washington comme si la masse de l’effort de guerre américain finissait par se retourner contre ceux qui l’ont initié.

Le remplacement de Mc Chrystal par Petraeus [8] changera-t-il en profondeur la stratégie employée ? C’est possible tant l’ancien commandant des forces US en Irak apparait comme le seul spécialiste de la contre-insurrection à l’avoir appliquée de manière efficace. En outre Petraeus, en tant que commandant en chef du CENTCOM et donc supérieur immédiat de Mc Chrystal, a eu tout le temps d’étudier la situation, d’un peu loin certes. Il est aussi à noter que B. Obama a clairement présenté Petraeus comme l’un de ceux qui avaient élaboré la stratégie mise en place par Mc Chrystal et parle de continuité avec l’œuvre de son prédécesseur [9]. La minimisation du facteur culturel, faille héritée des écrits de Galula dont Petraeus est l’un des exégètes reconnus – il est, par exemple, le préfacier de la dernière édition française de Contre-insurrection théorie et pratique – risque d’être un handicap si le nouveau commandant en chef applique les méthodes de l’ancien colonel d’Algérie « by the book ».

La guerre insurrectionnelle est par essence une guerre de mouvement intellectuel puisque c’est le plus prompt à adapter ses méthodes et ses comportements aux actions de l’adversaire qui gagne. Dans un tel contexte la restriction de l’interprétation et l’enfermement dans une doctrine rigide sont sans doute les deux plus grandes erreurs potentielles du loyaliste.

La situation afghane présente de plus en plus de points communs avec l’Indochine, la volonté de négocier avec les Talibans pour sortir de ce conflit embourbé prend de plus en plus le pas sur la logique de longue durée qu’exigent les opérations de contre-insurrection. Espérons que la volonté politique d’en finir avec la guerre d’Afghanistan n’aboutisse pas à un sanglant échec militaire. Comme l’écrivait R. Norland dans le NY Times [10]: « Que ce soit par la guerre ou la paix, il n’y aura pas de sortie facile d’Afghanistan ».