La baïonnette et le bâillon

A lire le Monde daté d’hier, on peut raisonnablement se demander si les militaires français ont, après la décision d’Hervé Morin de sanctionner le général Desportes, besoin d’un cerveau capable de réflexions originales. La critique émise par le directeur du CID à l’encontre de la stratégie suivie en Afghanistan par le général américain Mc Chrystal, récemment débarqué par Barack Obama, n’était visiblement pas du goût des autorités politiques françaises.

Vincent Desportes, directeur du Collège Interarmées de Défense et penseur militaire reconnu, a en effet osé critiquer la stratégie suivie par l’ISAF depuis un an et qui, nous vous en parlions récemment, n’a pas pour l’instant fait ses preuves. Certes le général français est connu pour ses critiques, parfois acerbes, des doctrines militaires américaines, pensons notamment aux Effect Based Operations, battues en brèche dans son ouvrage La Guerre Probable, toutefois le zèle et la publicité avec laquelle le Ministre de la Défense s’en prend à une des meilleures têtes pensantes de l’armée française a de quoi laisser songeur.

Il faut le reconnaître, même si ce n’est pas très politiquement correct, Desportes a raison ; tant sur le plan des renforts « Tout le monde savait que çà devait être zéro ou 100.000 de plus. On ne fait pas une demi-guerre. » ou sur la coalition même «  C’est une guerre américaine. Quand vous êtes actionnaire à 1% vous n’avez pas le droit à la parole. ». La stratégie de Mc Chrystal est un vrai échec, l’Afghanistan n’est pas plus sûr et les pertes s’accumulent inlassablement.

Même si le directeur du CID n’a pas fait preuve de la plus subtile des diplomaties dans ses déclarations, sa hiérarchie doit-elle pour autant le vouer aux gémonies alors même que ses propos méritent d’être au moins entendus, au mieux considérés, d’autant plus qu’on ne saurait qualifier le général Desportes d’anti-américanisme primaire, lui qui a été stagiaire à l’US Army War College et attaché militaire à Washington.

Depuis son retour dans le commandement intégré de l’OTAN, la France est écartelée entre sa traditionnelle indépendance en matière de réflexion militaire et le besoin de montrer qu’elle rentre dans un moule élaboré depuis 50 ans. Hier on peut dire que le choix a été fait en faveur de l’OTAN. Après Chauprade c’est sans doute le tour de Desportes d’être sacrifié sur l’autel de la faveur américaine.

Le Ministère de la Défense doit faire un choix clair : ou mettre en avant les penseurs militaires français qu’ils s’appellent Goya, Le Nen ou Desportes, ou annoncer clairement que le retour de la France dans l’OTAN signifie une adhésion pleine et entière à toutes les options et réflexions stratégiques de l’Alliance Atlantique. Si cette dernière option est choisie autant fermer les centres de recherches militaires, qu’au moins l’aveuglement serve à rééquilibrer les budgets…


3 comments to La baïonnette et le bâillon

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par AEGEsphere et Nicolas Mazzucchi. Nicolas Mazzucchi a dit: La baïonnette et le bâillon: Après la décision du Ministre de la Défense de sanctionner le général Desportes suite… http://bit.ly/a8Z8b2 […]

  • cyrille

    Oui je suis d’accord avec toi, la France ne fait rien d’autre que du suivisme avec l’OTAN. Mais peut-elle faire autre chose avec un déficit tel que le sien ? De plus 2013 ou 2014 sont des années qui annoncent de nouvelles réductions d’effectifs ? Sanctionner un militaire en uniforme ne me choque pas surtout si il oublie que son uniforme lui impose le droit de réserve. De plus, je ne suis pas certain que de discuter des ordres au moment où on est général et pensionné à vie soit une forme de courage. Le célèbre adage lancé par un ministre « un ministre ça ferme sa g…ou sa démissionne » me paraît opportun. Je rapelle qu’un général est co-opté par les siens et nommé en conseil des ministres. Le courage voudrait une démission et une acceptation de mise à la retraite et de nombreuses interviews… Mais perdre sa retraite …est-ce acceptable pour une personne dont le statut permet de ne jamais y être ? Je trouve qu’il a attendu longtemps pour avoir des états d’âme… La question est simple: nos opérations coûtent 3 fois plus chères que ce qui devrait être… avec un capacité d’entraînement proche du néant en France !
    Quant aux penseurs militaires que tu cites,je ne remets pas en cause leur valeur de militaire, mais de là à dire qu’ils ont une vision claire de la situation en Afghanistan ? Avec une vision de 5 % du territoire ?

  • Nicolas Mazzucchi

    C’est certain mais encore faut-il avoir le courage de le reconnaitre et de l’accepter; il n’y a rien de déshonorant à faire du suivisme, mais par contre autant être honnête et le dire. La politique schizophrénique française en matière militaire a de quoi laisser perplexe en effet. Comment concilier réductions permanentes de budget et d’effectifs et augmentation de l’engagement depuis quelques années ? J’avoue ne pas avoir la réponse, si ce n’est qu’on s’approche dangereusement du point d’équilibre au delà du quel il sera difficilement possible d’être efficace.

    Je sais qu’il n’est pas à plaindre au niveau de sa retraite ou autre et qu’il est vrai, son uniforme lui impose un droit de réserve, renforcé par son grade. Néanmoins je trouve salutaire de voir ce genre de déclarations, même si çà peut sembler contradictoire, çà donne le sentiment salutaire, que l’armée est plus menée par des Leclerc que des Bazaine.

    Certes nos penseurs, vu la vision du territoire que tu pointes très justement, ne peuvent tout voir ou tout savoir. Je les trouve quand même plus fins, ou plus honnêtes, que leurs homologues américains dans leurs analyses de la situation et du pays. Maintenant ce pays a toujours été une énigme, surtout parce qu’il n’a pas d’existence historique mais, comme la Belgique, s’apparente plus à une création récente en agglomérant des populations aux cultures pour le moins éloignées. Heureusement les Wallons et les Flamands n’en sont pas au niveau des Pachtounes et des Tadjiks…

    Après la question est: veut-on la vérité et la transparence ou devons nous nous mouler dans un discours formaté, au risque qu’il soit erroné ? C’est à chacun de répondre