Le marché du blé menacé par les incendies en Russie

Les images des Moscovites asphyxiés par les fumées délétères des incendies qui ravagent la Russie en ce mois d’août 2010 ont fait le tour de la planète. Au-delà de l’impact sur les populations et des risques que font peser ces incendies sur les centrales nucléaires, ravivant le spectre de Tchernobyl, un autre problème se pose, à moyen terme cette fois, celui de la crise frumentaire qui menace.

Alors que la Russie s’était lancée ces dernières années dans une véritable reconquête de son secteur primaire et principalement de sa production de blé (hausse de 10% annuels entre 2007 et 2008 et 15% entre 2008 et 2009) jusqu’à devenir le 3e exportateur mondial, les évènements actuels bouleversent la donne mondiale. En effet, le gouvernement russe a déjà mis en place un embargo sur l’exportation de blé, rapidement suivi par l’Ukraine elle aussi touchée par les incendies, et devrait redevenir, comme à l’époque soviétique, un grand importateur net, du moins pour cette année.

Ces dernières années le gouvernement russe avait voulu redonner vie à un des secteurs de grande compétitivité du pays, largement ignoré dans l’analyse des secteurs stratégiques : celui de la céréaliculture. Dans ce domaine la Russie dispose en effet tant d’atouts naturels que d’un passé sur lesquels elle peut s’appuyer.

Pays immense et peu peuplé en regard de sa superficie, la Russie offre de vastes étendues de terres arables disponibles pour une culture extensive comme le blé. Loin de l’image du désert de glace traditionnellement véhiculé sur le pays, la région des tchernozems (terre noires), à peu près équivalente au district fédéral Sud, à la frontière de l’Ukraine (1), est une zone de production extrêmement fertile. Clé de la réussite de la céréaliculture russe de la seconde moitié du XIXe siècle, elles avaient permis à la Russie de peser de tout son poids sur le premier marché internationalise : celui du blé.

Quelques années après la guerre de Crimée, suivant à la fois la conquête du Caucase et l’abolition du servage (1861), la Russie s’apprêtait à devenir, avec les Etats-Unis, le champion mondial du blé. La baisse des coûts du fret permettait aux produits étrangers d’investir les marchés européens produisant une crise d’ampleur dans le monde rural, en France comme ailleurs (2). Jusqu’à l’introduction des barrières douanière protectionnistes, on pense ici au tarif Méline de 1892 mais aussi aux tarifs précédents de 1881, 1884 et 1887, la production du blé en Europe occidentale a été menacée d’effondrement et par là, l’ensemble de l’économie de ces pays.

Que les dirigeants russes actuels aient voulu trouver une solution à l’inactivité de toute une partie de la population en relançant un secteur sinistré par les années de l’URSS et de la crise qui suivit sa chute, ou bien qu’ils aient voulu se lancer dans une nouvelle bataille du blé, nul ne peut contester que ces dernières années une volonté étatique a modifié le secteur primaire.

Même si c’est une donnée souvent oubliée, les matières premières alimentaires, leur contrôle comme leur production, représentent un enjeu majeur de la géoéconomie actuelle. Pour s’en convaincre il suffit de suivre l’impact des incendies russes sur les cours, mondialisés, de la bourse de Chicago qui règle les marchés de matières premières alimentaires. Le mois d’août a ainsi vu les cours s’envoler au plus depuis deux ans. Même si ces derniers retombent un peu, l’inquiétude reste vive sur le devenir céréalier de la Russie pour cette année et la suivante.

Cette catastrophe naturelle qui remet en cause cette stratégie étatique, nous renseigne paradoxalement sur la multiplicité des armes que peut déployer un Etat en matière de guerre économique. Deux effets peuvent ainsi être recherchés dans cette offensive russe sur le blé : soit détruire le secteur primaire de certains pays en les inondant de blé bon marché, pensons ici à l’Europe, soit préparer le renouveau d’un secteur aux potentialités intéressantes dans l’optique d’un accroissement de la population mondiale où celui qui détiendra le pouvoir de nourrir possèdera aussi une grande influence.

Quoi qu’il en soit, cette politique de renouveau de la céréaliculture russe vient de connaître un violent coup d’arrêt et pour l’instant nul ne peut dire si elle sera ou non relancée. Une fois encore elle nous montre que c’est en s’appuyant sur ses atouts, où que ceux-ci se trouvent, qu’un pays peut mener à bien ses volontés de puissance.

(1) J. Radvanyi, La nouvelle Russie, Paris, Armand Colin, 2000 réed. 2007.

(2) Sous la direction de D. Barjot, Les sociétés rurales face à la modernisation, évolutions sociales et politiques en Europe des années 1830 à la fin des années 1920, Paris, Sedes, 2005, pp. 150-159.

Les images des Moscovites asphyxiés par les fumées délétères des incendies qui ravagent la Russie en ce mois d’août 2010 ont fait le tour de la planète. Au-delà de l’impact sur les populations et des risques que font peser ces incendies sur les centrales nucléaires, ravivant le spectre de Tchernobyl, un autre problème se pose, à moyen terme cette fois, celui de la crise frumentaire qui menace.

Alors que la Russie s’était lancée ces dernières années dans une véritable reconquête de son secteur primaire et principalement de sa production de blé (hausse de 10% annuels entre 2007 et 2008 et 15% entre 2008 et 2009) jusqu’à devenir le 3e exportateur mondial, les évènements actuels bouleversent la donne mondiale. En effet, le gouvernement russe a déjà mis en place un embargo sur l’exportation de blé, rapidement suivi par l’Ukraine elle aussi touchée par les incendies, et devrait redevenir, comme à l’époque soviétique, un grand importateur net, du moins pour cette année.

Ces dernières années le gouvernement russe avait voulu redonner vie à un des secteurs de grande compétitivité du pays, largement ignoré dans l’analyse des secteurs stratégiques : celui de la céréaliculture. Dans ce domaine la Russie dispose en effet tant d’atouts naturels que d’un passé sur lesquels elle peut s’appuyer.

Pays immense et peu peuplé en regard de sa superficie, la Russie offre de vastes étendues de terres arables disponibles pour une culture extensive comme le blé. Loin de l’image du désert de glace traditionnellement véhiculé sur le pays, la région des tchernozems (terre noires), à peu près équivalente au district fédéral Sud, à la frontière de l’Ukraine (1), est une zone de production extrêmement fertile. Clé de la réussite de la céréaliculture russe de la seconde moitié du XIXe siècle, elles avaient permis à la Russie de peser de tout son poids sur le premier marché internationalise : celui du blé.

Quelques années après la guerre de Crimée, suivant à la fois la conquête du Caucase et l’abolition du servage (1861), la Russie s’apprêtait à devenir, avec les Etats-Unis, le champion mondial du blé. La baisse des coûts du fret permettait aux produits étrangers d’investir les marchés européens produisant une crise d’ampleur dans le monde rural, en France comme ailleurs (2). Jusqu’à l’introduction des barrières douanière protectionnistes, on pense ici au tarif Méline de 1892 mais aussi aux tarifs précédents de 1881, 1884 et 1887, la production du blé en Europe occidentale a été menacée d’effondrement et par là, l’ensemble de l’économie de ces pays.

Que les dirigeants russes actuels aient voulu trouver une solution à l’inactivité de toute une partie de la population en relançant un secteur sinistré par les années de l’URSS et de la crise qui suivit sa chute, ou bien qu’ils aient voulu se lancer dans une nouvelle bataille du blé, nul ne peut contester que ces dernières années une volonté étatique a modifié le secteur primaire.

Même si c’est une donnée souvent oubliée, les matières premières alimentaires, leur contrôle comme leur production, représentent un enjeu majeur de la géoéconomie actuelle. Pour s’en convaincre il suffit de suivre l’impact des incendies russes sur les cours, mondialisés, de la bourse de Chicago qui règle les marchés de matières premières alimentaires. Le mois d’août a ainsi vu les cours s’envoler au plus depuis deux ans. Même si ces derniers retombent un peu, l’inquiétude reste vive sur le devenir céréalier de la Russie pour cette année et la suivante.

Cette catastrophe naturelle qui remet en cause cette stratégie étatique, nous renseigne paradoxalement sur la multiplicité des armes que peut déployer un Etat en matière de guerre économique. Deux effets peuvent ainsi être recherchés dans cette offensive russe sur le blé : soit détruire le secteur primaire de certains pays en les inondant de blé bon marché, pensons ici à l’Europe, soit préparer le renouveau d’un secteur aux potentialités intéressantes dans l’optique d’un accroissement de la population mondiale où celui qui détiendra le pouvoir de nourrir possèdera aussi une grande influence.

Quoi qu’il en soit, cette politique de renouveau de la céréaliculture russe vient de connaître un violent coup d’arrêt et pour l’instant nul ne peut dire si elle sera ou non relancée. Une fois encore elle nous montre que c’est en s’appuyant sur ses atouts, où que ceux-ci se trouvent, qu’un pays peut mener à bien ses volontés de puissance.

(1) J. Radvanyi, La nouvelle Russie, Paris, Armand Colin, 2000 réed. 2007.

(2) Sous la direction de D. Barjot, Les sociétés rurales face à la modernisation, évolutions sociales et politiques en Europe des années 1830 à la fin des années 1920, Paris, Sedes, 2005, pp. 150-159.


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