Quand le contrôle de l’information passe par le téléphone

Le développement des smartphones a bouleversé notre manière d’envisager la téléphonie mobile. Outre le fait de pouvoir transformer son appareil en véritable couteau suisse communicationnel via les nombreuses applications téléchargeables, en particulier sur le plus célèbre d’entre eux, l’i-phone d’Apple, les smartphones ont ouvert de nouvelles voies pour l’échange d’informations en temps réel. Connections internet via les réseaux 3G ou 4G, messagerie instantanée, transfert de contenus audio, vidéo et texte en bluetooth, ces nouveaux mobiles permettent de transmettre plus vite et plus facilement.

Ces avancées qui sont sur un plan purement scientifique ou social de véritables transformations de la communication peuvent parfois posséder un côté plus obscur. Les récentes polémiques sur l’accès aux données cryptées des téléphones blackberry, très populaires parmi les cadres supérieurs et dirigeants des grandes entreprises. Déjà connu pour sa facilité à être tracé, notamment via l’application, bien nommée, Trackberry, le smartphone du canadien RIM fait à nouveau parler de lui.

Sa généralisation pose des problèmes aux pays qui veulent exercer un contrôle serré des données que peuvent se transmettre ses utilisateurs. Ainsi plusieurs pays sont à l’heure actuelle secoués par une « crise du blackberry ». On connaissait déjà l’usage fait par les Etats-Unis qui sous couvert des nombreuses lois sur la sécurité nationale, Patriot Act entre autres, avaient obtenu un libre accès aux données des mobiles des entreprises dont les mails transitent sur leur sol, mais d’autres gouvernements sont en train d’obtenir les mêmes facilités à la suite de pressions plus ou moins feutrées.

L’Inde en premier lieu, si l’on en croit les informations de The Economic Times, aurait enfin réussi à obtenir de RIM les accès permettant ce contrôle. Toutefois la plus grande agitation en ce qui concerne l’accès aux données du blackberry émane en ce moment du Golfe Persique. Que ce soit en Arabie Saoudite ou aux Emirats, la censure frappant internet est vive. Sous couvert de sécurité, c’est un véritable appareil d’Etat comparable à la Chine qui filtre les informations auxquelles peuvent avoir accès les résidents de ces pays. Or la technologie des smartphones, utilisant des serveurs dédiés, permet de contourner ces barrières. Tant au niveau des contenus vus que, surtout, des messages échangés via messagerie instantanée ou mail, les utilisateurs ne sont plus contrôlables ou traçables, par l’appareil d’Etat tout au moins.

Sous couvert de lutte anti-terroriste, les gouvernements saoudien et émirati ont engagé un bras de fer avec RIM qui a vu se greffer subséquemment un nouvel acteur dont il serait naïf de dire qu’il était inattendu : le gouvernement américain. Le 3 août dernier, la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton intervenait en personne pour assurer aux gouvernements ayant coupé l’accès aux services de RIM que des experts américains seraient dépêchés pour régler le différend entre la société canadienne et les gouvernements du Golfe.

Une solution a naturellement été trouvée en garantissant à l’administration saoudienne l’accès qu’elle demandait aux informations mail, notamment en promettant de placer un des fameux serveurs de transit en Arabie Saoudite. Cette décision ouvre donc un précédent et il est certain que de nombreux pays vont exiger les mêmes « facilités ».

L’éventuelle généralisation de tels dispositifs de contrôle, au-delà même de l’atteinte à la vie privée qu’ils représentent, pose un réel problème en matière de compétitivité économique. Dans certains secteurs stratégiques où les entreprises sont souvent contrôlées de jure ou de facto par les Etats, pensons à l’énergie ou à la défense pour ne citer que les plus visibles, la capacité pour un Etat d’intercepter les communications professionnelles risque de biaiser les appels d’offre et la compétition. De même le contrôle sur l’information empêchera sans doute, dans les pays sus cités mais pas seulement, l’accès à une information de qualité, impartiale et souvent éloignée des versions officielles.

Loin de devenir un espace de liberté, les smartphones sont en train de devenir un nouvel outil de contrôle qui en plus de permettre une localisation des utilisateurs donnera aussi aux Etats qui le veulent l’opportunité de vérifier le bien fondé, idéologique ou économique, de ceux qui l’utilisent ; comme quoi le renseignement économique sait profiter de toutes les nouvelles technologies.


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