L’affrontement Fini-Berlusconi annonce-t-il un changement en Italie ?

L’Italie va-t-elle replonger dans ses tourments politiques, telle est la question qui agite les milieux politiques de la péninsule depuis quelques mois. L’affrontement, de plus en plus ouvert, entre le Président du Conseil Silvio Berlusconi et son ancien premier allié, le Président de la Chambre Gianfranco Fini a des airs de tragédie politique shakespearienne sur fond de grave crise économique.

L’instabilité politique de l’Italie est proverbiale depuis la création de la république en 1946, or le principal mérite de Silvio Berlusconi était d’avoir, jusqu’ici, réussi à maintenir pendant un temps relativement long la même force à la tête du pays. En poste depuis 2008, Silvio Berlusconi détient le record de longévité pour un même gouvernement. Pour arriver à cette nouvelle victoire, sa troisième depuis son entrée en politique en 1994, Berlusconi a du, comme tout politicien voulant briguer la direction du gouvernement, rassembler autour de lui une large coalition. Profitant de l’effondrement des petits partis aux élections de 2008, sa coalition, Popolo della libertà (PdL), se composait de 3 pôles majeurs, son propre parti Forza Italia (FI), Alleanza Nazionale (AN), parti de G. Fini plutôt ancré au Sud et la Lega Nord (LN) d’Umberto Bossi, désirant l’autonomie des provinces du Nord, en partie contre le Sud principale cible des partisans de Bossi. A première vue une telle coalition semble très hétéroclite puisque Lega Nord désigne clairement une grande partie de l’électorat d’Alleanza Nazionale comme responsable de tous les maux de l’Italie.

Jusqu’ici Berlusconi avait réussi à fédérer ces forces en créant une pondération fondée sur l’importance électorale, FI écrasant les deux autres, AN venant en second et LN faisant office de composante identitaire du Nord, bien présente dans certaines provinces (Vénétie notamment) mais totalement absente d’autres. Or deux éléments allaient remettre en cause cette organisation bien huilée : les succès électoraux répétés de la Ligue et le changement de cap de Gianfranco Fini.

La crise économique a très durement frappé l’Italie, le pays est certes moins touché que la Grèce ou le Portugal mais reste très fragile avec des perspectives de croissance faibles (croissance du PIB de 0,5% prévue en 2011) et de nombreuses délocalisations annoncées. Dans ce climat socialement et économiquement tendu, les vocalises populistes d’Umberto Bossi ont fait écho chez nombre de travailleurs d’Italie du Nord. Lors des régionales de 2010, Lega Nord fait une percée importante, doublant ses voix par rapport aux précédentes élections de 2005 et emportant deux régions, Piémont et Vénétie. Cette victoire amène Bossi à réclamer plus de poids dans la coalition au pouvoir, réclamant la seconde place après Forza Italia et oblige Berlusconi à opérer un virage à droite au profit de son allié du Nord.

Dans le même temps Gianfranco Fini, qui détient un des postes-clés de la politique italienne en tant que Président de la Chambre, continue inlassablement sa mue politique. Issu du parti néo-fasciste MSI dont il devient le secrétaire national en 1987, il est à l’origine de la scission du parti en 1995 où les radicaux continuant de revendiquer l’héritage fasciste quittent le parti qui est renommé Alleanza Nazionale et choisit d’adopter une ligne politique plus modérée. Après une dizaine d’années de positionnement libéral, Gianfranco Fini semble depuis 2 ans opérer un nouveau changement vers une position de plus en plus centrale jusqu’à se rapprocher aujourd’hui des héritiers de l’ancienne Démocratie Chrétienne dont Pierferdinando Casini, leader de l’UDC.

Depuis 2009, l’ancien leader du MSI s’oppose ainsi de manière, d’abord feutrée puis de plus en plus ouverte, avec Silvio Berlusconi sur des points importants de la politique de ce dernier. Voulant assouplir les conditions d’accès à la nationalité italienne, désirant axer la politique du gouvernement vers plus de soutien social, opposé à la loi-bâillon et exaspéré par l’affaire de la loge P3, Fini apparait en désaccord complet avec Berlusconi qu’il accuse de se rapprocher de plus en plus de Bossi.

Après un épisode comme seul Silvio Berlusconi sait en produire, la séparation entre les deux hommes s’est faite en avril dernier. Gianfranco Fini a choisi de se séparer d’AN qui est restée fidèle à la coalition Berlusconi pour créer un nouveau parti, Futuro e Libertà, où il rassemble 33 députés et une vingtaine de sénateurs. Le nouveau groupe de Fini est certes petit mais tout à fait suffisant pour détruire la coalition berlusconienne, de quoi donner des cauchemars au cavaliere qui avait déjà perdu sa place en 1995 suite à une autre défection, celle de Lega Nord.  Conscient de cette faiblesse dans sa cuirasse politique, S. Berlusconi a proposé un accord à G. Fini pour porter la législature à son terme (2013), en somme un pacte de non-agression. Reste à savoir s’il tiendra plus de l’entente cordiale ou du pacte germano-soviétique…

Toujours est-il que Gianfranco Fini a choisi de rester accroché à son siège de Président de la Chambre contre vents et marées et se rapproche de plus en plus du centre-droit au moment où du côté de la coalition au pouvoir, Bossi continue d’agiter le Président du Conseil contre son ancien allié. La possibilité d’élections anticipées s’éloigne progressivement mais reste très envisageable dans un pays où la stabilité politique est tout sauf une habitude. L’éclatement de la coalition annonce sans doute la renaissance du centre italien, éclaté en une multitude de petits partis depuis l’effondrement de la Démocratie Chrétienne en 1993. Une alliance entre une personnalité charismatique comme Fini et les partis issus de la DC créerait une force politique certes non majoritaire mais très puissante sur un échiquier politique simplifié depuis 2008 mais qui reste proverbialement byzantin.

Une réorientation politique soudaine de l’Italie, si jamais des élections anticipées devaient avoir lieu, aurait des conséquences importantes tant au plan national qu’international. Un tel choc politique conduirait très certainement les marchés financiers vers une phase de profond scepticisme, voire amènerait à une dégradation de la note souveraine du pays par les agences de notation. Le moment est particulièrement important pour l’Italie puisque l’économie, et surtout le secteur industriel, montre quelques signes timides de reprise. Quoi qu’en disent les apôtres du déclin, l’Italie reste une puissance, membre du G20, un des membres fondateurs de l’Europe possédant certaines des plus grandes entreprises du continent et tout choc économique important affectant le pays aurait de sérieuses répercussions sur l’ensemble du continent voire de l’économie mondiale. Ceux qui regardent l’Italie comme un théâtre comique devraient parfois se rappeler de ces petits détails.


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