L’Europe orientale, entre Russie et Allemagne

Etrange destin que celui des pays d’Europe Centrale et Orientale, géographiquement enclavés entre deux des grandes puissances d’Europe. Au cours de l’histoire, ancienne ou récente, ils ont tour à tour été provinces, monnaies d’échange, enjeux de guerres et zones d’influence économique. On aurait pu croire que cette tendance serait maintenant terminée avec l’entrée dans l’UE, et dans l’OTAN pour certains, des anciens pays du bloc de l’Est. Or l’on assiste depuis les débuts de la crise à une nouvelle forme de coopétition entre Russie et Allemagne pour le contrôle géoéconomique de ces Etats naguère membres du Pacte de Varsovie.

L’histoire a laissé de profondes traces dans ces pays, du Drang nach osten aux répressions de l’armée rouge, des partages de la Pologne au traité de Trianon, l’Europe orientale est liée aux soubresauts qui agitent Russie et Allemagne. Alors que ces deux derniers ont souvent été en compétition ouverte pour les territoires d’Europe orientale, les évènements récents sont venus changer cette donne.

L’effondrement de la Russie à la fin des années 90 avait ouvert une large brèche à l’influence occidentale, américaine bien sur mais aussi allemande. Les gouvernants de Berlin ne s’étaient jamais cachés depuis Willy Brandt de leur orientation politique vers l’Europe de l’Est et avaient à partir de la chute de l’URSS déployé au grand jour tout leur arsenal diplomatique pour s’assurer une place de choix dans ces pays fraichement libérés de la tutelle de Moscou. Cette attitude, tacitement encouragée pour Washington, a bientôt amené l’Allemagne comme premier partenaire de la plupart de ces pays, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie et autres ont rapidement vu leur économie devenir dépendante de l’Allemagne aussi bien dans leurs relations commerciales que dans la nature des premiers employeurs du pays (1). L’élargissement de l’UE à 25 membres en 2003 couronna le long travail de lobbying de l’Allemagne, cette dernière obtenant, grâce à l’entrée de ces membres acquis à sa cause, un véritable leadership politique sur l’UE. Un an plus tard, la Révolution Orange achevait de briser, à l’exception de la Biélorussie, le dernier bastion d’influence russe en Europe avec le changement de gouvernement en Ukraine.

Toutefois cette « hégémonie » allait se retrouver bouleversée par deux phénomènes. Tout d’abord le réveil de la Russie sous la férule de Vladimir Poutine allait progressivement rendre le pays plus attrayant que par le passé. Bénéficiant de l’envolée des cours des matières premières à partir de 2003, le pouvoir moscovite se constituait des réserves importantes, prélude nécessaire à toute action géoéconomique. Les guerres gazières entreprises à l’encontre de l’Ukraine mais destinées en réalité à toucher l’ensemble de l’Europe orientale, montraient à tous que le pouvoir russe se situait maintenant dans la menace qu’il pouvait faire peser sur l’économie de pays autrefois sous sa domination. Les dirigeants allemands, Gerhard Schröder en tête, choisirent ainsi de s’allier avec Moscou plutôt que prendre le risque de se retrouver face à une Russie à nouveau conquérante. C’est ainsi que naquirent les projets de gazoducs européens Nord Stream et South Stream, par l’alliance de Moscou et de Berlin, toujours matérialisée aujourd’hui par la présence de G. Schröder au conseil d’administration de TNK-BP et l’implantation du siège de Gazprom Europe en Allemagne.

Un second évènement allait faire pencher la balance en faveur de la Russie : la crise. Frappant de plein fouet les économies les plus faibles, la crise heurta l’Europe orientale avec violence. Toutefois ce n’est pas tant ses effets sur les pays de l’Est eux-mêmes qui furent spectaculaires mais la manière avec laquelle elle les détacha des Etats-Unis. Le changement d’administration à Washington, B. Obama ayant clairement montré son désintérêt pour le Vieux Continent, couplée aux difficultés des économies occidentales ont poussé les pays de l’ex-URSS à chercher un protecteur ayant mieux résisté à la tempête. Certes la Russie fut elle-aussi durement impactée mais sa capacité de rebond, passant de -7,9% de croissance en 2009 à 4,5% en 2010, montre sa résilience à ce type de phénomènes. Le récent retour de l’Ukraine dans le giron de Moscou a été la marque tangible de ce retour en puissance de la Russie sur la scène européenne. Ce retour n’est d’ailleurs pas sans inquiéter l’UE qui voit d’un mauvais œil les accords entre ses membres orientaux et la Russie, surtout ceux concernant l’énergie ; quand les premiers évoquent en outre des « volontés de rapprochement », les inquiétudes sont de mises à Bruxelles.

Toutefois tant la Russie, occupée sur d’autres fronts (Chine, Iran, Asie Centrale) que l’Allemagne, durement touchée par la crise, ne peuvent se permettre d’agir seuls en Europe de l’Est. C’est ainsi que s’est renforcée depuis quelques mois l’entente russo-allemande, destinée à maintenir un condominium sur les PECO. Ainsi les forums russo-allemands ne cessent de se multiplier pour renforcer la coopération entre les deux pays sur l’Europe de l’Est, de Iekaterinbourg cet été à Nijni-Novgorod la semaine dernière. Il semblerait toutefois que la Russie ait décidé d’inviter un nouveau membre pour créer un triumvirat européen avec le rapprochement qu’elle opère depuis quelques temps avec la France. Le sommet de Deauville entre les trois pays, en préparation du G20, qui devrait se tenir les 18 et 19 octobre, devrait nous apporter plus de réponses sur cet attelage à trois.

Quoi qu’il en soit, cette alliance, à deux ou à trois, est, comme toutes les formes de coopétition, une stratégie de circonstances où lorsqu’un des partenaires se sentira assez sur de sa force il évincera le ou les autre(s). La quête de la puissance peut ainsi très difficilement s’accommoder du partage de l’influence fusse entre pays avec une longue histoire commune.

(1) Ce phénomène se constate toujours aujourd’hui où les entreprises allemandes sont la plupart du temps les premiers employeurs en Europe de l’Est.


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