Tensions en Mer de Chine

Les relations sino-japonaises n’ont jamais été marquées par une franche entente ; néanmoins l’affrontement ouvert entre les deux pays par l’arraisonnement d’un navire de pêche chinois croisant dans les eaux sous juridiction japonaises des îles Senkaku a de quoi inquiéter.

Les tensions concernant la souveraineté sur les divers archipels de cette région sont on ne peut plus fréquents, de la dispute sur les Spratleys et Paracels entre Chine, Vietnam, Taiwan et Philippines jusqu’à la contestation de possession des Kouriles entre Japon et Russie. La question des îles Senkaku, revendiquées par le Japon, la Chine mais aussi Taïwan, est celle qui enflamme actuellement l’Asie, mettant face à face les 3 premières puissances mondiales puisque les Etats-Unis aussi se trouvent impliqués dans l’affaire.

Tout commence au début du mois par l’arraisonnement d’un navire de pêche chinois ayant heurté deux patrouilleurs japonais dans les eaux des Senkaku. Ce fait, presque habituel dans une région où l’imbrication des eaux territoriales se combine à une forte opposition géopolitiques des pays bordiers, prend depuis quelques jours une tournure plus singulière.

La Chine, décidée à obtenir gain de cause, et en tout cas la libération du capitaine du navire, vient de décider, officieusement, de suspendre l’exportation des terres rares au Japon. Ces métaux, moins rares que leur nom pourrait le laisser supposer, n’en sont pas moins essentiels à l’industrie de pointe japonaise, dans le domaine des véhicules électriques, des centrales nucléaires et éoliennes et dans beaucoup d’autres applications.

Cette pression géoéconomique aux matières premières rappelle au Japon sa vulnérabilité puisque sa richesse provient en grande partie de ses industries de pointe alors qu’il est quasiment dépourvu de ressources naturelles. La puissance de la Chine, nonobstant sa démographie, repose aussi sur son territoire plus riche qu’on ne voudrait le croire de prime abord. Terres rares, lithium, coke sont des leviers actionnables par Pékin pour obtenir bien plus facilement des concessions qu’avec tous les éclats militaristes.

Contrairement aux Spratleys dont on soupçonne qu’elles soient riches en hydrocarbures, les Senkaku n’offre a priori pas de trésor caché. Toutefois ce serait oublier un enjeu d’importance pour les deux pays : la pêche. Les eaux poissonneuses des Senkaku représentent une manne importante pour deux pays qui s’affrontent de plus en plus ouvertement sur le domaine halieutique. L’agressivité des pêcheurs japonais est bien connue dans un pays où le poisson représente tant une base de l’alimentation qu’une richesse, mais cette tradition doit aujourd’hui faire face à la montée maritime de la Chine. Alors que Pékin revendique haut et fort le leadership naval de l’Asie, la Chine ne cesse de développer tant ses infrastructures que sa flotte de commerce et de pêche, en forte augmentation depuis 2003 alors que dans le même temps le Japon est sur une pente descendante. La Chine possède ainsi 6 des 10 plus grands ports mondiaux, une flotte de pêche de 20 millions de tonnes (contre moins de 5 pour le Japon) et est le premier exportateur mondial de poisson alors que ses Zones Economiques Exclusives sont largement moins importantes que pour l’archipel nippon.

Cet affrontement localisé est révélateur de deux éléments. Tout d’abord du changement de leadership de l’Asie, principalement au niveau maritime où la Chine écrase tous ses concurrents, dans un secteur, la pêche, traditionnellement chasse-gardée du Japon. Ensuite il révèle la fragilité du Japon, toujours empêtré dans une crise dont les puissances traditionnelles s’extirpent avec beaucoup de difficultés, disposant de beaux champions technologiques mais extrêmement dépendant des approvisionnements extérieurs. Entre la puissance montante et la puissance descendante, la passation de pouvoir ne se fait pas sans heurts. Signe de leur opposition, les deux pays se lancent dans une bataille monétaire à l’échelle internationale, le Japon parce que sa monnaie est trop haute et la Chine parce qu’elle tient à la garder plus basse qu’elle ne le devrait.

Toutefois la présence d’un troisième acteur, toujours intéressé à ce qui se passe en Mer de Chine, vient compliquer un peu plus l’affaire. Alors que, comme souvent, la souveraineté des îles Senkaku est très mal définie, il se trouve que ces dernières figurent en bonne place sur le traité d’assistance américano-japonais. Ainsi toute    action de la Chine en direction de l’archipel déclencherait immédiatement une riposte des Etats-Unis. Même si les Américains tentent de calmer les tensions, cette affaire est en train de rapprocher Washington et Tokyo, alors que leur alliance battait de l’aile depuis le changement de parti à la tête du Japon en 2009. L’appétit chinois dans le Pacifique pourrait augmenter par ricochet l’influence américaine dans un certain nombre de pays, Japon, Corée, Taïwan, Philippines, au moment où cette dernière était à son niveau le plus bas depuis 60 ans.

Le Japon a annoncé aujourd’hui sa décision de libérer le capitaine chinois, marquant ainsi sa bonne volonté dans cette affaire. Toutefois si jamais la Chine venait à se montrer plus pressante sur la question des Senkaku les choses pourraient bien ne pas se régler aussi simplement. Un affrontement géoéconomique massif entre les deux pays amènerait sans doute à une double défaite dont le véritable vainqueur se trouverait sans doute de l’autre côté du Pacifique.


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