Grandes manœuvres diplomatiques avant les échéances de fin d’année

Passé assez inaperçu en plein conflit social sur la réforme des retraites, le sommet franco-germano-russe de Deauville des 18 et 19 octobre dernier a pourtant des allures de rencontre décisive. Réunissant la Russie autour des deux leaders historiques de l’Union Européenne, ce sommet, prélude au G20 avait pour but clairement affiché de rattacher la Russie à l’Europe.

Les enjeux autour de ce triumvirat sont nombreux tant dans l’optique du G20 de Séoul de novembre prochain que des négociations en cours sur la biodiversité et à venir sur le climat à Cancún. De la reprise en main de l’Union Européenne, en perte de vitesse depuis le début de la crise, aux négociations climatiques en passant par la sécurité énergétique de l’Union, les trois dirigeants avaient de nombreux sujets de discussion. La France qui prendra la présidence des G8 et G20 après Séoul a tout intérêt à voir s’établir de bonnes relations entre l’Union et le pays qui apparait de plus en plus comme son principal partenaire stratégique.

La volonté affichée des deux leaders historiques d’une Europe en panne de rapprocher la Russie de l’Union en vue de constituer un bloc eurasiatique se comprend particulièrement bien lorsqu’on regarde la question énergétique. Fournisseur privilégié de gaz de l’immense majorité de l’Europe, des pays de l’Est jusqu’à l’Italie, la Russie est de facto impliquée dans les questions de sécurité des approvisionnements et de réduction des impacts sur le climat. Seule la France qui importe pour l’instant la majorité de son gaz d’Algérie, possède une certaine indépendance vis-à-vis de Moscou sur cette question. Toutefois, en explorant les liens dans les autres secteurs, nous pensons ici principalement à l’opportunité que représente la vente de bâtiments de type Mistral à la Russie, l’on se rend rapidement compte que la France a aussi de grands intérêts à voir naitre une entente Russie-UE.

Contrairement aux Etats-Unis ou à la Chine, grands pollueurs disposant d’un mix énergétique très largement orienté vers les énergies thermiques et surtout le charbon, les mix russe et européen, si tant est qu’on puisse dégager un « type européen », se ressemblent beaucoup. Gaz, nucléaire, hydro sont les maitres mots de cette proximité qui pourrait, peut-être, voir naitre non pas un front commun mais tout au moins une certaine communauté de vues entre les deux. Ceci nécessiterait bien sur, vœu pieux, que l’Europe parle d’une seule voix à Cancún.

Avec l’appui, ou du moins la non-hostilité, de la Russie dans les négociations et si le Brésil continue sur sa ligne de Copenhague, les tenants d’un accord global seront bien plus puissants cette année au Mexique que l’an passé au Danemark. Même les Etats-Unis qui sont depuis sortis de leur option « charbon national » pour relancer les programmes nucléaires, s’activent pour éviter de se faire piéger à Cancún, comme en témoignent les actuelles pérégrinations de Todd Stern, l’envoyé spécial américain chargé du climat. T. Stern aura fort à faire pour convaincre Pékin au moment même où Américains et Chinois se disputent sur les aides que ces derniers accordent à leurs industries d’énergies renouvelables.

Economiquement ensuite, la crise qui a balayé l’Europe n’a pas épargné non plus la Russie ; si celle-ci fait preuve d’une certaine résilience pour retrouver des taux proches de 4% de croissance en 2011, elle a été plus fortement impactée que les autres BRICs. La Russie est donc à la recherche d’alliés, tout comme le sont la France et l’Allemagne, l’une et l’autre incapables de retrouver leur puissance perdue. L’Allemagne doit ainsi compter depuis deux ans avec la concurrence de cette même Russie dans son pré-carré d’Europe Centrale et Orientale et la France, suite à la faillite de la Grèce, au quasi effondrement de l’Espagne et aux difficultés de l’Italie doit sérieusement reconsidérer sa stratégie orientée vers la Méditerranée. Finalement nous assistons ici à une alliance de circonstances entre une Russie en recherche de stabilité et les deux moteurs essoufflés d’une Europe qui ouvre ses flancs blessés à l’entrée de l’influence chinoise. Dans le même temps, comme si ils prenaient acte de la nouvelle orientation française, une quinzaine de pays méditerranéens se sont réunis à Athènes pour signer une déclaration commune de lutte contre le réchauffement climatique.

Il faut toutefois se garder de voir ici la naissance d’une idylle russo-européenne. Les enjeux géoéconomiques gardent leurs droits et les déclarations d’Igor Setchine quant à l’absence, selon lui, d’avenir pour le projet de gazoduc européen Nabucco sont bien révélatrices de la volonté de puissance russe sur l’approvisionnement gazier de l’Europe. Dans le même temps, Alexeï Miller, PDG de Gazprom, était présent en Allemagne pour discuter avec la Commission Européenne de leur coopération avec les projets Nord Stream et South Stream qui vont renforcer la mainmise de Moscou sur la sécurité énergétique de l’Union.

L’attelage Paris-Berlin-Moscou, même si il affiche de belle promesses en cas de franche coopération, n’en apparait pas moins extrêmement léger. Les rivalités qui séparent deux à deux chacun des membres de ce nouveau trio, sur des points différents, France et Allemagne sur le leadership européen, Russie et Allemagne sur les PECO et France et Russie sur l’indépendance énergétique, risquent à tout moment de faire s’effondrer cette entente digne des combinaisons diplomatiques de la fin du XIXe. Il serait particulièrement dommageable pour l’image du Vieux Continent qu’une déchirure dans cette entente patiemment construite apparaisse lors d’un grand rendez-vous international. L’Europe n’aurait définitivement pas besoin de çà.


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