La Grèce va-t-elle devenir le nouveau Cheval de Troie de la Chine ?

L’actualité immédiate de la Chine porte plutôt les médias occidentaux à se préoccuper des répercutions, tant internes qu’externes, de la désignation de Liu Xiaobo comme Prix Nobel de la Paix 2010. Toutefois se focaliser sur cet évènement, certes important, nous amènerait à laisser dans l’ombre une nouvelle inquiétante pour l’avenir économique du continent européen : la signature d’un protocole d’accord gréco-chinois sur les investissements de la Chine en Grèce.

L’Europe était, jusqu’à présent, l’un des principaux pôles de l’économie mondiale. Même si depuis longtemps le Vieux Continent n’était plus un moteur, dépassé par les Etats-Unis, le Japon puis les BRICs, l’Europe restait un bastion avancé de la Mondialisation, une force avec laquelle il fallait compter notamment lors des sommets internationaux des G7 puis G8 et enfin G20. La, presque, mise sous tutelle chinoise de l’un des membres de l’Union Européenne est en train de remettre en cause la position de tout un continent.

La quasi-faillite de la Grèce plonge toute l’Europe, et tout particulièrement la zone euro, dans une phase d’incertitude quant à la reprise économique. Alors que l’on attendait de la part des pays européens une certaine solidarité, intéressée certes, ces derniers se sont perdus en batailles idéologiques. Le camp des interventionnistes emmenés par la France s’est opposé aux libéraux dirigés par l’Allemagne. La position allemande s’est d’ailleurs révélée très intéressante en termes d’influence pure au sein de l’Europe ; Berlin refusant à la fois de voir son redécollage économique plombé par les aides aux pays en difficultés mais aussi par une volonté nette de se désolidariser du groupe des pays d’Europe du Sud, terrain où son influence s’étend traditionnellement peu. Au final ces querelles d’influence interne ont abouti à un quasi abandon de la Grèce. Les accords entre pays européens ayant plus ressemblé à des déclarations de principe qu’à de vraies démarches. Les commissaires européens ont aujourd’hui beau jeu d’affirmer qu’ils savaient qu’un « problème grec » se poserait, l’Europe a clairement abandonné l’un de ses membres à son sort.

Il n’en fallait pas plus pour aiguiser les appétits de la Chine, toujours prompte à faire de l’entrisme économique dans les zones continentales via les pays « les plus nécessiteux ». Après avoir abordé l’Afrique par l’Angola et s’être largement implantée en Amérique du Sud, la Chine montre aujourd’hui son intérêt pour le Vieux Continent.

L’offre de Pékin est en effet très alléchante : un accord cadre d’aide d’Etat à Etat assorti de onze accords signés entre entreprises grecques et chinoises dans des domaines variés (marine, télécoms, transport, commerce, culture…) et une déclaration pour le moins laconique de Wen Jiabao à la clé : « Lorsque la Grèce est en difficulté, la Chine est prête à fournir toute l’aide possible ». Si l’on rajoute à cela le fait que la Chine ait acheté la plupart des emprunts d’Etat émis par la Grèce ces derniers temps, l’on peut légitimement se demander si la Grèce n’est pas devenue en l’espace de quelques jours un nouveau satellite économique chinois.

Reste à se demander quel est l’intérêt de Pékin dans cette affaire. Contrairement à l’Angola, à la Tanzanie ou à la Bolivie, la Grèce ne possède aucune ressource naturelle et n’offre pas de perspective économique intéressante. Ainsi la raison de cette subite générosité chinoise est-elle peut être à chercher à un niveau plus élevé. En pénétrant l’espace Schengen et la zone euro, la Chine s’offre ainsi, à moindres frais, un atout de poids dans sa lutte contre les barrières protectionnistes érigées en Europe pour se protéger de la déferlante de produits asiatiques à moindre coût.

Rappelons que l’Union Européenne est en première ligne dans la « guerre des changes » qui fait rage entre Chine, Japon, USA et UE. La volonté des acteurs de camper sur leurs positions, couplée à la difficulté d’obtenir des accords internationaux sur le sujet pousse les protagonistes à rechercher des alliances, parfois même les plus surprenantes. Il est certain qu’une Grèce sous influence chinoise serait plus encline à faire barrage aux sanctions ou à empêcher l’Europe de présenter un front uni devant les instances supranationales.

La Grèce est ainsi le premier maillon de la chaine d’influence que Pékin tente de déployer sur le continent européen. L’offensive chinoise ne s’arrêtera pas à la mer Egée puisque les entreprises chinoises raffermissent leurs positions en Europe Orientale (Pologne, République Tchèque), pourtant bastions de l’influence allemande, et se déploient progressivement dans les pays en difficulté, Portugal, Espagne, Irlande. Signe fort de cette politique, deux jours après les accords signés en Grèce, Wen Jiabao et Silvio Berlusconi ont signé un accord commercial de plus de 2 milliards d’euros.

La balance commerciale sino-européenne était déjà largement déficitaire en défaveur de l’Europe, la poussée chinoise qui se prépare ne risque pas de l’améliorer. L’Europe qui était jusqu’à présent une zone économique de premier plan, va-t-elle se retrouver ramenée au rang de l’Afrique et de l’Amérique Latine ? La réponse, une fois encore, dépendra des Européens eux-mêmes et de leur volonté d’enfin se soutenir les uns les autres.


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