Espionnage et télécoms : un mariage prévisible ?

Sans même avoir besoin de citer les ouvrages de Marshall Mc Luhan et pour ne rien dire de révolutionnaire, la société de la communication, voire de l’hypercommunication est une réalité bien tangible. Nous nous sommes souvent fait écho dans ces colonnes des transformations induites par ce nouveau mode de société. Immédiateté, abolition des distances et des temporalités, transformation des relations et de la sociabilité sont autant de bouleversements que nous avons tous vécu depuis une vingtaine d’années.

Le monde du renseignement lui-même a du s’adapter et modifier ses méthodes, ou du moins ses pratiques, pour être en mesure de conserver une efficacité. Pudiquement baptisé Sigint, pour Signal Interception, la pratique de recueil et de traitement des données téléphoniques, ou même au sens plus large numériques, connait un grand développement ; à tel point que les recrutements dans les services spécialisés ciblent de plus en plus les ingénieurs. Les recherches et les créations d’organismes en matière de cyberdéfense se renforcent de plus en plus, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’OTAN.

Toutefois il semblerait que ces pratiques se soient également multipliées dans le secteur privé où certains, sous couvert d’intelligence économique, se livrent purement et simplement à des actes d’espionnage. La multiplication de ces cas d’espionnage touche, en Europe, un secteur plus spécifique : celui des opérateurs télécoms. L’annonce récemment faite par le groupe Deutsche Telekom quant au versement d’une indemnité d’1,7 million d’euros qu’il va prochainement reverser à diverses associations en contrepartie de ses pratiques d’espionnage, est révélatrice de ce climat. Alors que le procès du groupe allemand est ouvert depuis le mois de septembre, ce geste inattendu fait figure de pis-aller.

Cette affaire qui touche l’Etat allemand à travers du premier groupe de télécommunications du pays puisque Berlin est le premier actionnaire de Deutsche Telekom avec 32% des parts, n’est pas sans rappeler une autre affaire : celle de Telecom Italia. Les faits reprochés aux deux entreprises sont d’ailleurs concomitants, s’étant déroulés entre 2003 et 2006 pour Telecom Italia et entre 2006 et 2008 pour Deutsche Telekom.

L’entreprise italienne, elle aussi détenue en partie par l’Etat italien, a été impliquée dans un important scandale d’espionnage, relaté par S. Romano dans son livre de chroniques Avanti !, qui provoqua la chute de son président de l’époque, Marco Tronchetti Provera. Car ce qui est étonnement similaire dans ces deux affaires c’est que ces pratiques d’espionnage ont été menées à des fins purement commerciales, sous couvert de mener en même temps des écoutes légales pour les services de l’Etat. L’affaire Telecom Italia est d’autant plus grave qu’elle s’est doublée de scandales périphériques comme l’affaire Fastweb dont les répercutions à haut niveau éclaboussent, une fois de plus, la classe politique.

Les groupes de télécoms, eu égard au pouvoir qu’ils détiennent sur les communications, peuvent être aisément tentés de l’utiliser à des fins illicites ; surtout quand ces mêmes groupes sont présents à la fois sur le téléphone fixe, le mobile et l’internet, leur donnant une emprise quasi-totale sur les communications de leurs clients.

L’appui des entreprises à la puissance publique en matière de sécurité est souhaitable et nécessaire. Toutefois la multiplication de ces cas en Europe nous montre que les dérives à but économique sont une réalité en Europe. En outre lorsqu’on sait que ces groupes tendent à opérer largement hors de leur marché national, comme en atteste la présence de Telecom Italia dans l’internet en France via sa filiale Alice, rachetée en 2008 par Free, on ne peut qu’être inquiet de ces dérives.

La question d’un lien structurel entre les opérateurs télécoms et ces pratiques d’espionnage tous azimuts reste cependant à définir. Ce qui est néanmoins sur, c’est que le pouvoir que détiennent ces entreprises sur les communications tant des personnes que des organisations ne risque pas de s’amenuiser.


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