Influence culturelle : après la Chine, la Russie ?

Nous l’écrivions il y a quelques temps déjà, le développement et la multiplication des Instituts Confucius dans le monde affiche clairement la volonté de la Chine de se doter d’un instrument d’influence culturelle, arme destinée à pénétrer plus facilement certains marchés, notamment en Afrique. Lors de son voyage officiel de la fin octobre au Vietnam, D. Medvedev a annoncé, au milieu de la signature de contrats stratégiques et de partenariats de haut niveau, sa volonté de renforcer la diffusion de la langue russe dans le monde. Au moment où s’achève l’année croisée France-Russie, la problématique de l’influence culturelle revêt une importance particulière.

Les politiques d’influence culturelles sont traditionnellement l’apanage des grandes puissances tant la complexité de leur mise en œuvre que la continuité nécessaire à l’obtention d’un résultat, nécessitent une forte volonté des Etats. La langue, véhicule communicationnel par excellence, reste l’un des vecteurs privilégiés de ce mode d’influence. Au moment où l’ICANN vient d’adopter l’utilisation des caractères cyrilliques et arabes pour les noms de domaine, la diffusion de la langue russe devient un nouveau vecteur de puissance.

La problématique de la diffusion et de l’acceptation de la langue révèle pour la Russie des enjeux assez différents de ceux pour lesquels la Chine a créé les Instituts Confucius. La 2e puissance économique mondiale aux ambitions conquérantes affichées sur les marchés d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine et même d’Europe a besoin de faire reconnaitre sa langue et sa culture pour se faire accepter malgré des méthodes parfois brutales. Pays le plus peuplé du monde, riche d’une histoire plusieurs fois millénaire, la Chine exploite ici un filon longtemps délaissé. La Russie quant à elle ne représente au fond que 140 millions d’habitants, soit à peine les populations française et allemande agglomérées et a quelque peu délaissé l’influence culturelle depuis le milieu des années 90 après que la période soviétique en ait usé et abusé.

Or aujourd’hui la reconnaissance de la puissance russe dans un grand nombre de pays, le fameux « étranger proche », passe par l’acceptation et l’adoption, partiellement du moins, de la langue russe. Depuis la dissolution de l’URSS, aggravée par l’entrée d’un certain nombre de pays dans l’UE, la problématique des minorités russophones a tendance à rester un nœud gordien auquel doit faire face la diplomatie russe. Cette question qui empoisonne, ou a empoisonné, les relations entre Russie et Géorgie, Ukraine et pays Baltes – sans parler de l’épineuse question kazakhe et par extension centrasiatique – pourrait bien trouver ici une solution. Si le soft power russe réussit à faire passer la langue russe d’idiome du conquérant implacable en véhicule de communication politique et commercial, Moscou aura sans doute réussi grâce à la culture plus de choses qu’avec la cyberguerre ou la puissance menaçante.

De plus les volontés hégémoniques mal dissimulées de la Chine envers l’ensemble du continent asiatique poussent les Etats de la région à de plus en plus d’alliances bilatérales et à se chercher de moins encombrants protecteurs. Le fait que cette annonce intervienne à Hanoï est ainsi tout sauf fortuit. Même si les inquiétudes des autres pays d’Asie à l’égard de la Chine ont tendance à renforcer les liens américano-asiatiques comme l’annonce le New York Times, c’est bien Moscou qui pourrait être le grand gagnant de ce nouveau sinoscepticisme. Les relations privilégiées d’un certain nombre de pays d’Asie du sud – Inde, Vietnam – avec la Russie pourraient faciliter le développement de ce nouvel outil d’influence culturel ainsi que son impact dans la région.

Nul doute que les investissements nécessaires à ce plan présidentiel en faveur de la langue russe seront très importants. Langue complexe, concurrencée à l’international par le développement du Chinois et l’écrasante omniprésence de l’Anglais, le Russe part avec certains handicaps que seule une politique suivie et volontariste pourrait combler. La France quant à elle apparait comme toujours à la traine alors même que, pour une fois, elle dispose d’atouts non négligeables. Avec une organisation telle que la Francophonie et un réseau de diffusion de la langue comme celui des Alliances Françaises – modèle revendiqué par les Instituts Confucius – l’on se demande encore comment la France peut passer à côté d’une telle opportunité d’influence.

Cette nouvelle annonce nous montre une fois de plus qu’après les années Poutine, celles de la puissance « dure », les années Medvedev sont celles de la puissance « souple », alors même que la ligne de fond n’évolue pas ou peu. Adaptation aux circonstances actuelles, tant intérieures qu’extérieures, ou tendance de fond, le soft power russe risque d’être bien plus efficace que son prédécesseur américain.


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