L’Intelligence Economique dans l’histoire : l’Empire byzantin

On a souvent tendance à considérer que l’Intelligence Economique est une création récente, fruit des développements du capitalisme mondialisé et de la nécessité de disposer d’instruments nécessaires à en tirer profit. Toutefois le contrôle et l’utilisation de l’information à des fins d’accroissement économique sont des préoccupations de longue date des puissances ou des Etats qui aspirent à le devenir.

L’Empire byzantin, par sa position géographique qui en fait l’interface naturelle entre Orient et Occident, a très tôt mis en place un Etat extrêmement centralisé qui nous a laissé jusque dans la langue française le souvenir d’une complexité proverbiale. Enclavé entre un Occident jeune où fleurissent les dynamiques monarchies franques, anglaise et germanique, et l’Orient qui voit une inexorable poussé arabe puis turque qui finira par l’engloutir, Byzance a été obligé d’exercer un contrôle strict sur la circulation des personnes et des informations sur son territoire.

L’originalité de l’Empire byzantin est d’avoir su regrouper au sein d’une même institution les pouvoirs nécessaires à une politique de contrôle des informations et des circulations, en particulier de celles venues des puissances étrangères. Le drome, administration unique dans l’histoire, réunissait en même temps les fonctions de ministère des affaires étrangères, d’agence de renseignement, de ministère des transports et d’administration postale pour rattacher ses attributions à celles que nous connaissons aujourd’hui.

Le logothète du drome, directeur de cette administration, était ainsi l’un des premiers personnages de l’empire ; premier fonctionnaire civil dans la hiérarchie des dignités, il est toujours un proche de l’empereur. Ses attributions lui donnent en effet un rôle clé puisqu’il reçoit les ambassades, anime les réseaux d’espions, maintien les routes en état et assure le fonctionnement de la poste. Il est ainsi au cœur informationnel de l’empire, manageant à la fois hommes et réseaux, de l’intérieur vers l’extérieur et inversement.

La désignation d’un certain nombre de ressources, tant naturelles que transformées, comme stratégiques par l’Etat byzantin a naturellement amené au développement d’organismes liés à leur contrôle. Si parmi ceux-ci on trouve un grand nombre de fonctionnaires « commerciaux » (éparques de Constantinople de Thessalonique, commerciaires), le rôle du logothète du drome ne doit pas être négligé, notamment dans son aspect d’animation des réseaux d’espions.

Le bois de construction navale, issu des forêts bordant la mer Egée, représente le meilleur exemple de ressource stratégique devant être protégée. A partir du VIIe siècle, l’expansion arabe atteint la Méditerranée, aux dépends de l’Empire byzantin et dès lors une grande rivalité aux allures de choc eschatologique s’engage entre les deux puissances. La marine de guerre devient vite la clé de ce conflit, notamment après les premiers sièges maritimes de la capitale byzantine. Les mesures énergiques prises par les empereurs dès le début du VIIIe siècle transforment le bois en ressource stratégique. Ce même bois entre ainsi dans la législation byzantine à tel point que son exportation devient un crime assimilé à la trahison.

Dans cette optique, le double rôle du logothète du drome, dans l’animation des réseaux d’espions et le contrôle des réseaux routiers de l’empire, prend un sens intéressant. Le nombre de ressources décrétées comme « stratégiques » par l’administration impériale ne cesse de s’accroitre au fur et à mesure que le territoire de l’empire rétrécit et que le nombre de ses ennemis augmente. Bois, pourpre, soieries (certains types uniquement), or, feu grégeois… le drome eut ainsi de plus en plus d’informations à rassembler et de routes à contrôler pour s’assurer que rien de vital ne quittait indument l’empire.

Un autre rôle du logothète du drome est à mettre en lumière, celui ayant trait au contrôle de l’information. En tant que chef de l’administration postale, le logothète du drome est le responsable, quasi-unique, de la circulation des informations officielles à travers tout l’empire. Même s’il se trouve quelque peu concurrencé dans cette fonction par les responsables de l’administration militaire et, à un autre niveau, par les ecclésiastiques, le drome est l’administration centrale nommément désignée du contrôle informationnel. A cette fonction il est intéressant de mettre en lumière celle de chargé d’accueil des ambassades étrangères, crypto ministre des affaires étrangères, qui rentre aussi dans les attributions du logothète du drome. La conjonction de ces deux fonctions lui donne un contrôle, très important à défaut d’être total, sur les informations qui circulent dans l’empire, tant en interne qu’en externe.

Le rôle du logothète du drome décroit en même temps que le rôle d’interface commerciale obligatoire Orient-Occident de l’empire. Les croisades qui amènent à la création des Etats latins du Levant ainsi que le rôle grandissant des marchands italiens réduisent peu à peu la puissance diplomatique et économique de l’Empire byzantin et, par conséquent, le poids du logothète du drome. L’empire ayant ainsi perdu son rôle de plaque tournante commerciale indispensable va devenir la proie d’autres puissances. La chute de Constantinople en 1204 marque ainsi la fin de toute politique de contrôle de l’information et régulation de l’économie comme l’opérait le drome et les derniers éclats de l’empire retrouvé aux XIV-XVe ne remettront pas en cause le fait que l’ère de la puissance est véritablement terminée.

Sources :

Cheynet Jean-Claude, Le monde byzantin vol. II, Paris, PUF – Nouvelle Clio, 2006.

Cheynet Jean-Claude, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Sorbonne, 1987.

Oikonomides Nicolas, « The role of the Byzantine state in the Economy » in Laiou A., Economic History of Byzantium, Washington, Dumbarton Oaks, 2002, pp. 973-1058.


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