Les métamorphoses de l’OTAN

Transformation ou révolution ? le sommet otanien de Lisbonne a révélé son lot de surprises, c’est le moins qu’on puisse dire. Outre le retrait programmé d’Afghanistan, la participation de la Russie, impliquée dans nombre de discussions stratégiques telles que le bouclier antimissiles, a donné à ce sommet un caractère plus qu’exceptionnel.

L’OTAN a fondé son existence même sur la menace représentée à l’époque par le bloc de l’Est et, depuis la fin de la Guerre Froide, traverse ce que des psychologues appelleraient une crise d’identité. Pour reprendre la célèbre formule d’un conseiller de Gorbatchev à la fin des années 80 : « nous allons faire quelque chose de terrible, vous priver d’un ennemi. » ; la disparition de la menace soviétique a remis en cause l’existence même de l’alliance atlantique, du moins jusqu’à l’apparition d’Al Qaeda. Le sommet de Lisbonne, après des années passées à intégrer d’anciens pays de l’Est (Pays Baltes, Pologne, Roumanie…), a accueilli pour la première fois l’ancien ennemi : la Russie. Au menu de ces discussions historiques : le bouclier antimissiles, la coopération technique et militaire en matière de cyberdéfense et la coopération antidrogue en Asie Centrale.

Longtemps opposée au principe même du bouclier antimissiles européen qu’elle jugeait dirigé contre elle, la Russie semble, bon-gré mal-gré, se rallier à cette idée. Même si D. Medvedev affirmait lors de son discours à Lisbonne que la Russie ne pouvait être considérée autrement que comme un partenaire à part entière, laissant entendre par là qu’il ne s’y rallie que du bout des lèvres, le bouclier est pour Moscou une vraie chance. En matière de coopération scientifique tout d’abord, mais surtout pour connaitre dans le détail les dispositifs mis en place par l’alliance atlantique.

Cette épineuse question, comparée à une « assurance complémentaire » par B. Tertrais sur le plateau de C dans l’air du 22 novembre, pose surtout la question des menaces contre lesquelles ledit bouclier pourrait être dirigé. Si jusqu’à présent la Russie et sa capacité de frappe nucléaire apparaissaient comme les premiers visés, l’OTAN affiche depuis peu un mutisme énigmatique sur la question. Seul N. Sarkozy, dans une déclaration diplomatiquement maladroite, a nommément désigné l’Iran comme principale menace justifiant la création du bouclier. Hors de l’erreur que constitue une telle déclaration, la désignation de l’Iran explique en partie le ralliement de la Russie au projet.

La coopération sur la lutte contre le trafic de drogue en provenance d’Afghanistan apparait dictée par des enjeux de géopolitique autant que de géoéconomie locale des plus traditionnels. En effet en acceptant d’aider l’OTAN dans sa « sécurisation » des pays d’Asie Centrale, la Russie pourra étendre un contrôle qui s’affirme depuis quelques années sur son « étranger proche ». La Russie accepte ainsi de partager un domaine qu’elle considère structurellement comme sa chasse gardée, mais en contrepartie elle pourra peser encore plus dans les républiques d’Asie Centrale, sous le prétexte, cette fois, de la sécurité des Européens, des Russes et des Américains.

En ce qui concerne la coopération en matière de cyberdéfense, nouveau cheval de bataille des autorités militaires américaines, il est certain que l’apport de l’expérience opérationnelle russe sera un vrai atout. Toutefois il n’est pas inutile de se demander si la réception de cette coopération sera bien accueillie par tous les membres de l’alliance lorsqu’on se souvient que la dernière opération « grandeur nature » russe a concerné l’Estonie en 2007…

Cette annonce de partenariat entre dans la nouvelle stratégie de rapprochement Russie-Europe initiée depuis quelques années, d’abord par l’Allemagne, puis par la France. Le sommet tripartite de Deauville du mois d’octobre est à ce niveau plus que révélateur. Au moment où les entreprises européennes (Renault, Alenia, Siemens) aident la Russie à se réindustrialiser et où la sécurité énergétique du Vieux Continent passe de plus en plus par Moscou – avec la signature des accords entre Russie et Pologne et la réalisation de Nord Stream et South Stream qui parachèvent le trident énergétique russe – les liens entre Europe et Russie sont plus ténus que jamais.

Au final tant les Etats-Unis que la Russie ont intérêt à cette coopération, même si pour l’instant elle reste très limitée. Le traité START III n’a toujours pas été ratifié par le congrès américain et cette annonce de partenariat Russie-OTAN va sans doute aider B. Obama a défendre ce traité très controversé de l’autre côté de l’Atlantique. A Moscou on s’inquiète beaucoup de l’expansion de la puissance chinoise et, même si la Russie reste le première fournisseur d’équipements militaires de la Chine, la sinisation progressive de ses marches orientales irrite de plus en plus le gouvernement de D. Medvedev.

Néanmoins des problèmes demeurent entre les deux anciens ennemis. Les tensions autour de la Géorgie, toujours candidate à l’entrée dans l’OTAN, le revirement ukrainien de ces derniers mois, la tension permanente dans les Pays Baltes autour des minorités russophones, le ressentiment estonien suite à la cyberattaque de 2007, sont autant de points d’achoppement entre OTAN et Russie. Il ne faudrait pas oublier non plus les affrontements feutrés autour de la question arctique. Qu’il s’agisse des droits d’exploitation des fonds marins ou de la possibilité d’ouverture d’une nouvelle route commerciale au nord, la Russie est en froid, plus qu’avancé, avec un certain nombre de membres de l’OTAN au premier rang desquels le Canada.

Il est en tout cas certain que ce partenariat Russie-OTAN, encore du domaine de la science-fiction il y a vingt ans, divise les membres de l’alliance atlantique. Si certains des piliers de l’alliance (France et Allemagne principalement) ont tout intérêt à ce que la Russie soit la plus proche possible de l’OTAN pour des questions de coopération militaro-commerciales, d’autres (Canada, anciens pays du bloc de l’Est) voient avec inquiétude revenir la patte menaçante de l’ours russe. Chacun entre ainsi dans ce partenariat avec des espoirs et des craintes et même si ce n’est qu’un petit pas, personne ne niera qu’il est historique.

C dans l’air du 22 novembre 2010


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