Vérités et conséquences

Au fond qu’est-ce que la vérité ? le regard, personnel et mouvant, que chacun de nous porte sur une réalité objective et inaccessible ? sans doute. Il est alors intéressant de se demander quelle est la vérité recherchée dans la publication par le site WikiLeaks de milliers de documents diplomatiques américains. Jusqu’ici le site de J. Assange publiait des documents militaires américains destinés à « éclairer » le public sur la réalité des opérations de terrain dans un monde où le contrôle de l’information, nous en avons déjà suffisamment parlé ici, est devenu l’un des paramètres essentiels de la relation combattants-nation. Toutefois avec cette nouvelle vague de « révélations » c’est un tout autre but qui est poursuivi. En effet il ne s’agit plus ici du vécu terrain des combattants ou de la logique, bonne ou mauvaise, des opérations militaires, mais de la conduite et des principes mêmes de la diplomatie.

Franco Frattini, ministre italien des affaires étrangères, a décrit avec toute son éloquence d’ancien magistrat les dernières publications de WikiLeaks comme « un 11 septembre de la diplomatie ». Sans aller jusqu’à souscrire à la forme quelque peu jusqu’au-boutiste de la formule, force est de constater que ces « révélations » sont un véritable bouleversement de la diplomatie. Celui-ci est manifeste non dans le fond mais surtout dans les formes mêmes de cet art subtil, déversé sur la place publique sans autre forme d’explication. Jouant du secret et de la dissimulation des émotions et parfois des informations, la diplomatie est un art de l’ombre qu’une lumière trop vive risque de tuer.

Pour ceux qui connaissent un peu ce milieu et ses codes, les informations de WikiLeaks n’ont en effet rien de révolutionnaire. Le site lui-même précise qu’il ne révèle aucun document classé « top-secret » mais uniquement des documents « secret » ou « confidentiel ». En effet qu’y a-t-il de surprenant à voir J.-D. Levitte, conseiller diplomatique de N. Sarkozy, désigner dans un document confidentiel H. Chavez comme un « fou » qui est en train de transformer le Venezuela en nouveau Zimbabwe ? Est-il irréaliste de voir l’Iran considéré comme un pays « fasciste » ? Les inquiétudes des Etats-Unis quant à la possible vente de bâtiments Mistral à la Russie ont-elles de quoi surprendre ? Ces documents sont au final assez sécurisants. Ils montrent que même en haut lieu on sait avoir un regard objectif et tranché sur les problèmes du monde et, même si les tournures employées sont loin d’être agréables à ceux à qui elles font référence, que ceux qui dirigent les réseaux et services diplomatiques sont finalement peu éloignés du monde réel.

Quant aux révélations sur les rouages de la diplomatie américaine, il fallait être bien naïf pour ne pas considérer le réseau diplomatique et consulaire d’un pays tiers comme son premier échelon de renseignement. Dans l’univers d’hypercompétition économique que nous décryptons chaque jour dans ces colonnes, l’allié peut aussi être l’adversaire selon l’angle de vue où on se place. Dans les grands appels d’offre internationaux menés par les champions industriels des Etats – pensons aux grands domaines stratégiques : énergie, aéronautique, défense… – la lutte a souvent lieu entre les puissances qu’on dit alliées : France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Canada, USA… L’appartenance à l’OTAN et les communautés de vues n’empêchent pas les coups bas économiques et les réseaux diplomatiques sont le premier échelon de renseignement de cette guerre économique. Un pays disposant d’une machine de renseignement aussi importante que les Etats-Unis, sans non plus être dupe de ses failles, sait comment exploiter ce genre d’opportunités et, même si les méthodes employées sont parfois brutales, il serait peut être temps en Europe de commencer à penser le réseau diplomatique en d’autres termes que la seule représentation.

De même, le fait que les informations de WikiLeaks ne concernent que les USA et leurs alliés amène à ne considérer la diplomatie que sous un seul angle. Nul doute que le contenu des mémos iraniens, nord-coréens ou chinois serait sans doute des plus intéressant. Dommage au fond que les révélations « fracassantes » ne soient que l’apanage de la démocratie. On en apprendrait sans doute beaucoup des informations issues de pays plus autoritaires. Il est vraiment malheureux que les volontés prométhéennes de WikiLeaks ne s’appliquent qu’à l’Occident.

Le véritable danger créé par ces fuites est une modification même des rouages de la diplomatie. Tout l’intérêt de pouvoir rédiger des mémos confidentiels est justement de pouvoir tenir un langage plus direct et exprimant véritablement la pensée de son auteur. On arguera sans doute que la diplomatie apparait comme l’univers du double langage où l’on caresse son interlocuteur en public pour mieux le poignarder en privé, mais au fond n’est-ce pas là son essence même ? Comment penser mener des négociations et arriver à des accords si avant les discussions officielles feutrées et cordiales, il n’y a pas eu au préalable des mémos, des notes ou des rapports où leurs auteurs se sont sentis libres et encouragés à donner leurs vraies opinions qu’elles soient politiquement correctes ou non ?

Pour aller plus loin : Tribune de Charles Rivkin, ambassadeur des Etats-Unis en France.


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