Shale gas : le prix de l’indépendance

Depuis la conférence de Copenhague de décembre 2009, la bataille pour le futur énergétique est officiellement lancée. Celle-ci s’organise selon deux axes majeurs dont l’équilibre détermine le succès ou l’échec de la politique énergétique d’un pays : l’indépendance énergétique et la réduction des émissions de carbone. Nous avons souvent évoqué dans ces colonnes les efforts faits par les Etats européens pour développer des technologies innovantes et de moins en moins couteuses dans le domaine des énergies renouvelables.

En effet partant du principe que le Vieux Continent était dépourvu de toute ressource fossile utile, à savoir gaz, pétrole et uranium, les Etats de l’Union avaient décidé de tout miser sur les technologies renouvelables en espérant atteindre une avance telle que les constructeurs et opérateurs européens seraient des interlocuteurs obligatoires. Le monde, vu d’Europe, semblait s’organiser de la manière suivante : en Europe les opérateurs-constructeurs de renouvelables bénéficiant des législations internationales pour imposer leur présence et leurs technologies dans le reste du monde, et ailleurs les opérateurs-producteurs d’énergies fossiles.

Cette vision quelque peu simpliste a été mise à mal depuis quelques années. D’une part les pays émergents ont su développer une véritable offre en matière d’énergies renouvelables au point de finir par concurrencer les entreprises européennes. Ainsi la Chine dans le domaine des éoliennes et le Brésil dans l’hydroélectricité sont devenus de sérieux outsiders lors des appels d’offres internationaux. Eletrobras, entreprise d’Etat brésilienne, est ainsi devenue le premier producteur mondial d’électricité d’origine hydraulique. Cette énergie qui est la renouvelable la plus simple à mettre en place et surtout la plus rentable économiquement tant pour le producteur que pour le consommateur, est en train de devenir un pôle d’excellence brésilien après avoir longtemps été un secteur où la France était en pointe.

Dans le même temps l’absence de ressources énergétiques natives en Europe était remise en cause. Certes l’on sait depuis longtemps où trouver du charbon dans l’Union mais celui-ci, même avec les technologies de production dites « supercritiques » reste tellement polluant qu’il ne peut être qu’une énergie de secours. En réalité les recherches qui sont actuellement menées concernent l’énergie la plus utilisée du continent : le gaz. A l’instar du pétrole qui possède ses gisements non-conventionnels – subsalts et presalts – le gaz se décline lui-aussi en diverses variantes dites non-conventionnelles et parmi celles-ci les gaz de schiste, aussi connus comme shale gas. Ces shale gas qui ont été à l’origine d’une profonde modification énergétique aux Etats-Unis se trouveraient aussi en abondance en Europe (1).

Si l’on suit l’exemple américain la France semble assise sur une mine d’or. En effet la découverte et la mise en production massive de shale gas en 2008-2009 de l’autre côté de l’Atlantique a profondément modifié la demande mondiale faisant dramatiquement baisser les prix du gaz et accélérant la création du FPEG – Forum des Pays Exportateurs de Gaz- pour y faire face. Les Etats-Unis, selon le vœux de l’administration Obama, ont ainsi retrouvé une petite part d’indépendance énergétique et les projets de terminaux GNL prévus dans le pays ont pour l’instant été gelés.

Dans un continent comme l’Europe, ultra-dépendant des importations de gaz russe et algérien, une telle opportunité ne peut être ignorée et des études ont été lancées notamment en France dans la Drôme, le Larzac et les Cévennes pour déterminer la faisabilité d’une mise en production des gaz de schiste. Toutefois, même si les études venaient à se révéler positives, l’exploitation des shale gas ne serait pas sans poser de problèmes. En effet le procédé de fracturation hydraulique des roches, nécessaire à la récupération des gaz qui y sont piégés, est extrêmement gourmand en produits chimiques considérés comme très polluants. Au Canada, où la production de shale gas a commencé concomitamment aux USA, la guerre de l’information fait rage. Comme le montre notre excellent confrère et ami comfluences.net, une puissante polémique est en cours au Québec sur fond de régionalisme. L’importance de la mobilisation des personnalités publiques québécoises sur cette épineuse problématique nous rappelle que les enjeux environnementaux, très présents lors de la dernière campagne présidentielle française, sont une réalité à prendre fortement en compte en matière énergétique.

La question de l’indépendance énergétique de l’Europe, prise dans le trident gazier russe, apparait pour le moment presqu’insoluble. Le seul point véritablement commun aux Etats de l’Union est leur grande utilisation du gaz. La production, au sein même du continent, de gaz pourrait être une véritable solution à ce problème si tant est que celle-ci soit compatible avec les exigences environnementales. A condition que les décideurs ne finissent pas, comme au Canada, par s’empêtrer dans leur communication, nous sommes peut être au début d’une nouvelle opportunité européenne ; ne la gâchons pas.

(1) l’Agence Internationale de l’Energie évaluait en 2009 les réserves de shale gas de l’Europe à 16 trillions de m3 soit environ 1/7e des réserves américaines.


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