Afrique du Nord - Moyen-Orient : un embrasement programmé ?

Parti de Tunisie où il a fait tomber le gouvernement Ben Ali, un vent de révolte souffle sur tout l’ensemble géopolitique connu sous l’abréviation de MENA – Middle East North Africa – et menace de bouleverser l’équilibre de toute la région. Les régimes que l’on pensait solidement implantés, souvent soutenus par l’Occident, comme la Tunisie et l’Egypte sont au bord du chaos. En réalité lorsqu’on regarde la carte des Etats touchés par les troubles internes l’on se dit que la forme du régime, monarchique ou autoritaire, importe peu et que la raison est le plus souvent économique.

En effet, à la notable exception de l’Algérie et du Yémen dont la situation interne oscille entre sourde revendication et chaos contrôlé depuis des décennies, les pays touchés par ces troubles internes sont ceux qui ne disposent pas d’une rente énergétique pour assurer leur survie économique. Les pays du Golfe, Arabie Saoudite, Koweït, Qatar, qui présentent pourtant de nombreuses analogies politiques avec le Maroc, l’Egypte ou la Jordanie, ne subissent pas de soulèvements, principalement grâce au « pacte pétrolier » interne. Au fond tout régime autoritaire, qu’il soit républicain, monarchique ou autre, ne peut subsister que tant qu’il réunit autour de lui un large consensus populaire, ce qui n’est possible que tant que l’économie assure une certaine prospérité générale. Les soulèvement populaires que nous vivons à l’heure actuelle en MENA sont en grande partie dus aux retombées de la crise qui est venue détruire le fragile équilibre économique de la zone. Rappelons nous que le point de départ du soulèvement tunisien a été l’exaspération d’une grande partie de la jeunesse au chômage.

Toutefois l’extension de ces mouvements de colère politique et sociale à toute une région de la planète en si peu de temps a de quoi surprendre. Du Maroc à la Syrie, quasiment tout l’arc méditerranéen sud-est est en proie à des troubles plus ou moins importants. Il convient néanmoins de s’arrêter sur les cas les plus emblématiques, à l’heure actuelle, de ces soulèvements : la Tunisie et l’Egypte.

La chute du gouvernement Ben Ali, très rapide si l’on prend en compte la durée de son « règne », est principalement intervenue quand ce dernier a été « lâché » par ses principaux ministres. Les Etats-Unis ont été particulièrement prompts à réagir dès le début des troubles, sentant sans doute l’opportunité de favoriser une transition douce tout en évitant un possible basculement de la Tunisie vers un régime moins favorable. Certes la Tunisie de Ben Ali apparaissait comme un îlot de stabilité dans la région comparée à ses voisins immédiats. Toutefois il état évident qu’un régime aussi personnalisé ne pouvait subsister indéfiniment surtout dans les conditions économiques que nous avons évoquées. D’ailleurs, quel qu’ait pu être leur rôle réel ou supposé dans le départ de Ben Ali, vers un pays allié, les Etats-Unis se sont immédiatement positionnés pour apporter leur appui et leur soutien afin d’assurer une « transition démocratique » la plus douce possible. La crainte de l’émergence d’un gouvernement islamiste est en effet réelle à Washington et l’on peut raisonnablement supposer que les Américains resteront bien positionnés pour assurer qu’un pays à moins de cinquante kilomètres des côtes européennes reste orienté de manière favorable à l’Occident.

En Egypte la situation qui présente beaucoup de similitudes avec la Tunisie, apparait bien plus risquée car plus stratégique. L’Egypte occupe en effet une position très particulière dans l’économie mondiale. Outre sa position d’interface Afrique-Asie, le contrôle du Canal de Suez, où transite plus de 25% du trafic maritime mondial, principalement pétrolier, en fait un pays particulièrement surveillé par les grandes puissances. L’exaspération interne face à l’immobilisme du régime de H. Moubarak, succédant à ceux de Nasser et Sadate, couvait depuis de nombreuses années notamment suite au bras de fer opposant le président aux Frères Musulmans. Les législatives de la fin de l’année dernière qui avaient vu ces derniers sortir du parlement après leur poussée de 2005, avaient déjà été marquées par de lourdes tensions sur fond d’accusations de truquage. Le gouvernement Moubarak arrive aujourd’hui à bout de souffle et  l’ancien militaire aura bien du mal à conserver le pouvoir.

Les Etats-Unis qui, surtout sous l’administration Bush, ont soutenu le successeur de Sadate contre vents et marées, principalement en raison de son combat contre les Frères Musulmans, ont, semble-t-il, changé d’orientation. Le retour de M. El-Baradei, Prix Nobel de la Paix, opposant à Moubarak et surtout très proche des milieux politiques américains, arrive à point nommé pour représenter, en cas de démission brutale du président, une alternative démocratique efficace aux toujours redoutés fondamentalistes. Il est même légitime de se demander jusqu’à quel point les Etats-Unis ne retiennent pas la main de Moubarak pour laisser s’opérer maintenant une transition vers un régime démocratique et éviter, à plus long terme, une révolution qui pourrait s’opérer sur le modèle iranien. La mainmise américaine sur la défense égyptienne depuis les accords de Camp David peut en partie expliquer la passivité de l’armée face aux manifestants. En effet tant l’équipement qu’une grande partie du budget des forces armées arrive directement de Washington. De même l’alliance très opportune entre Google et Twitter pour contourner la censure égyptienne tombe à point nommée, surtout lorsqu’on a pu voir l’influence des réseaux sociaux et de Twitter en particulier sur les dernières tentatives de révolutions (Iran, Kirghizistan, Ukraine…). Quant aux si redoutés Frères Musulmans ils ont, intelligemment, choisi de se positionner en retrait des manifestations pour se concentrer sur leurs œuvres sociales et apparaitre comme les supporters et non les instigateurs de ces révoltes. Ils cherchent en fait à reprendre à leur compte l’image de la réussite de l’AKP en Turquie et à apparaitre comme une formation conservatrice cherchant à donner une certaine modernité économique au pays.

L’affrontement de ces deux logiques décidera sans doute de l’avenir de l’Egypte tant le pouvoir de H. Moubarak est aujourd’hui contesté. Il reste à savoir si les Egyptiens préféreront se raccrocher, même de manière assez lointaine, à l’Occident ou faire comme la Turquie et franchement regarder vers le Moyen-Orient. Quel que soit le destin de l’Egypte, l’embrasement du MENA continue puisqu’en Jordanie le roi Abdallah vient de renvoyer son gouvernement et que le chaos politique continue au Liban et au Yémen.

Cartte des pays touchés par les troubles politiques


2 comments to Afrique du Nord – Moyen-Orient : un embrasement programmé ?

  • Bonjour Nicolas,

    Comme il se doit tu as fait un très belle article d’analyse prospective.
    Je rajouterai quelques acteurs à ton panorama.
    En effet, tu peux rajouter, la Libye – ce qui est une première – et les pays du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite où des émeutes semblent apparaître, sans oublier l’Irak.
    Pour l’Arabie Saoudite la chose est simple, il y a les saoudiens qui ne sont pas content de la politique de leurs dirigeants mais ils profitent des subsides de la rente pétrolière, ils ne bougeront donc pas de sitôt, et puis il y a la majorité, les citoyens de seconde zone – se sont les travailleurs de forces et toutes autres personnes travaillant dans des conditions proches de l’esclavage. Ces derniers sembleraient se rebeller.
    Quand aux émeutes en Irak, il y a des signaux faibles qui nous laissent penser qu’ils n’ont rien de spontané. Les chiites de Sadr ainsi que les sunnites veulent faire tomber le premier ministre Maliki, le bras de fer a donc commencé…

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci pour ton commentaire ! En effet il est vrai que la problématique sociale des pays du Golfe est en train de prendre de l’ampleur et commence doucement à ressembler à celle d’un régime colonial sur leur propre territoire. Une rébellion massive des travailleurs souvent originaires du sous-continent indien qui forment la masse silencieuse qui oeuvre dans la coulisse des régimes du Golfe serait sans doute à même de les renverser.

    Ce qui est intéressant de noter avec cette gigantesque vague de révoltes « populaires » de la zone MENA c’est qu’elle croise en fait deux problématiques. D’une part les pays au « chaos de longue durée » comme le Liban, l’Irak, le Yémen et à un moindre niveau l’Algérie qui retrouve une vigueur presque inattendu parce qu’un groupe de pays considérés comme stables – Tunisie, Egypte, Maroc, Libye, Jordanie, Syrie – bascule à son tour dans les troubles politiques graves.

    Le seul bastion de stabilité de la zone et finalement celui qui a le plus à perdre dans ces révoltes, notamment celles de l’Egypte, du Liban et de la Jordanie, reste Israël dont on attend de voir quelle sera l’attitude.