L’Allemagne est-elle en train de s’emparer de l’Europe ?

Nous savions depuis longtemps que la crise qui frappe le monde depuis maintenant plusieurs années allait avoir des répercutions au-delà du simple champ économique. L’histoire des crises est en effet principalement l’histoire des sorties de crise et, comme en matière militaire, celui qui s’adapte le plus rapidement à son nouvel environnement dispose d’un avantage prépondérant. Il était bien évident depuis 2009 que les pays émergents allaient sortir de la crise plus rapidement que les anciens pays occidentaux et que, finalement, celle-ci allait être pour eux une véritable aubaine. Ce qui était par contre moins évident c’est la manière dont, au sein même d’ensemble économiques assez homogènes, certains Etats en Occident allaient profiter de cette crise.

L’Europe qui, jusqu’aux difficultés financières de 2008, reposait économiquement sur un trio franco-germano-britannique, chacun entretenant une certaine méfiance vis-à-vis des deux autres ne repose plus maintenant que sur la seule Allemagne qui profite de cette nouvelle position de force pour grignoter toujours plus d’influence au point de tendre à l’heure actuelle vers un leadership unique.

La force intrinsèque de l’Allemagne, et sa principale différence avec la France, est d’être un véritable pays industriel. Là où pendant plus de 20 ans la France et le Royaume-Uni se sont acharnés à détruire leur tissu industriel pour faire place à un secteur de services, très souvent financiers, dématérialisé et ne produisant aucun bien tangible, Berlin a choisi la voie du maintien et de la modernisation de l’économie réelle. Car c’est bien là que le bât blesse, en se concentrant sur une économie immatérielle, numérique et virtuelle, la France et le Royaume-Uni ont fait un choix particulièrement risqué surtout si l’on considère les atouts industriels dont disposait la France. Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce qui sauve la France aujourd’hui et lui permet d’avoir une faible croissance sont les entreprises industrielles comme Michelin. La force industrielle des bassin de la Ruhr et de Bade qu’on croyait naguère obsolète prouve, à contrario, son acuité.

Le rebond économique spectaculaire observé outre-rhin a de quoi impressionner ; d’une croissance de -4,7% en 2009, l’Allemagne a atteint en 2010 le chiffre de 3,6%, soit une différence de près de 8,3% sur un an. Certes le pays a été plus impacté que la France mais le spectaculaire revirement de conjoncture qui affecte le pays a de quoi rendre jalouse une France qui s’enlise dans une croissance moribonde, frôlant péniblement les 1%. De fait cette nouvelle force économique, appelée à se stabiliser dans les années suivantes autour des 2,5-2,8%, a mécaniquement déplacé l’axe économique européen vers Berlin puisque les pays placés dans la dépendance économique de l’Allemagne (PECO, Pays-Bas, Danemark) bénéficient eux-aussi de cette embellie.

Toutefois il serait faux de croire que cette nouvelle puissance résulte uniquement d’un pari industriel. Non seulement cette décision a été murement et géoéconomiquement calculée, étant donné que les principaux clients de l’Allemagne (PECO, Russie, Chine) étaient en grande demande de produits industriels au moment où ces derniers semblaient devenir obsolète dans le reste de l’Occident, mais aussi parce qu’elle s’insère dans un système plus complexe d’interactions diplomatiques pour le leadership européen.

Alliance stratégique avec la Russie dont elle partage, à un moindre niveau, le profil de rebond économique post-crise, notamment autour de la question énergétique, et marginalisation du sud du continent sont les deux axes de cette politique. L’alliance stratégique germano-russe n’est pas une nouveauté. Sans remonter à des temps douloureux, l’Ostpolitik menée par Willy Brandt et continuée depuis dans le but d’établir un condominium sur l’Europe Orientale s’est accélérée. Alliance Siemens-Rosatom qui succède à l’alliance Areva-Siemens et participation accrue aux projets gaziers russes en Europe – siège de Gazprom Europe en Allemagne, présence de G. Schröder au conseil d’administration de TNK-BP et Nord Stream – sont les principaux axes d’un rapprochements tous azimuts depuis trois ans. Cette nouvelle alliance germano-russe a tellement inquiété Paris que le gouvernement français a décidé de se rapprocher de Moscou au point de tenter de former aujourd’hui un triumvirat économico-industriel destiné à contrer les ambitions chinoises.

En outre la marginalisation des pays d’Europe du Sud aux prises avec d’immenses difficultés financières, menée depuis l’Allemagne a permis de détruire le traditionnel pole d’influence français centré sur la Méditerranée (Espagne, Grèce, Italie, Portugal). Le refus allemand d’intervenir massivement en Grèce qui a permis à la Chine de pénétrer profondément l’économie grecque puis celle de l’Espagne, a porté un coup décisif à l’influence française en Europe. Désormais les pays d’Europe du Sud ont bien compris qu’il leur fallait se débrouiller seuls ou avec l’aide, rarement désintéressée, d’extérieurs ; belle application de l’idée européenne !

Ainsi, si pendant longtemps le couple franco-allemand a plutôt été mu par les initiatives françaises avec l’appui d’abord de la RFA puis de l’Allemagne réunifiée, il est maintenant emmené par une Allemagne décomplexée de sa puissance où la France n’a le choix que de suivre ou d’être mise hors-jeu. La France se retrouve ainsi obligée de se rallier à la proposition de pacte économique européen qui n’est au fond que l’extension du modèle allemand au reste de l’UE. Ce pacte qui provoque l’ire des députés européens marque une étape dans la relation franco-allemande. Il achève le retournement de la relation où la France ne joue maintenant plus que le rôle de suiveur. Avec un Royaume-Uni centré sur lui-même et sa politique s’austérité et une Italie aux prises avec ses démons politico-économiques, l’Allemagne voit s’ouvrir devant elle une voie royale pour la domination de l’Europe où son compétiteur naturel est en passe de devenir son vassal.

Cette stratégie de puissance allemande, particulièrement bien exécutée, met à contrario en relief le manque de stratégie industrielle de la France et son pathologique refus de puissance qui plonge ses racines au plus profond de son histoire. Le complexe français se doit de cesser ou alors il faudra accepter, comme l’Italie, de n’être qu’un pays secondaire au sein même de l’Europe ; sans même parler du monde.


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