France-Brésil : la fin d’une idylle ?

Il en est de même pour tous les couples, après le temps de la passion vient celui de la routine ; les défauts de l’autre apparaissent au grand jour et, parfois, l’on finit par se demander ce qui nous retient ensemble. C’est un peu dans cet état d’esprit hésitant et de moins en moins harmonieux, que se trouve le couple franco-brésilien que l’on avait auparavant présenté comme l’un des renouveaux potentiels de la France sur la scène internationale.

Plusieurs facteurs expliquent le relatif éloignement constaté depuis quelques mois entre les deux anciens partenaires privilégiés. Tout d’abord les infidélités répétées de la France envers le Brésil. Paris a en effet choisi depuis la mi-2010 de se tourner vers Moscou dans l’espoir de ne pas laisser à Berlin l’exclusivité européenne des relations avec la Russie. Emergent puissant, aux portes géographiques, économiques et culturelles, de l’Europe, la Russie tend à être un important partenaire de l’Union Européenne dans une alliance où chacun apporte ses atouts : marché et technologies d’un côté, matières premières et dynamisme économique de l’autre. Il est certain que ce basculement français, patent lors du sommet tripartite de Deauville d’octobre 2010, a eu de quoi inquiéter le Brésil qui a vu la France se rapprocher ouvertement d’un pays partageant nombre de caractéristiques avec lui. Les deux pays sont en effet de vastes étendues riches en matières premières dont le secteur de l’extraction est la première source de croissance et qui cherchent à (re-)développer une industrie de pointe, notamment dans l’aéronautique.

La relation franco-brésilienne a en outre pâti du départ de Lula, obligé de quitter le pouvoir triomphalement après deux mandats qui ont marqué l’histoire du pays. Car, il est nécessaire de le rappeler, la relation franco-brésilienne était avant tout une affaire personnelle entre N. Sarkozy et Lula. La visite du président français à l’été 2008 marqua un tournant dans les liens entre France et Brésil. Alors que depuis le XIXe siècle les pays avaient cultivé une certaine proximité, la deuxième moitié du XXe les avait vu devenir progressivement totalement étrangers l’un à l’autre, le Brésil enferré comme d’autres pays d’Amérique Latine dans les problèmes de dictature et la France occupée par la Guerre Froide et les suites de la décolonisation. Le retour spectaculaire de la relation franco-brésilienne en 2008, couronnée l’année suivante par la création du Groupe de Haut Niveau entre entreprises stratégiques des deux pays manifestait une volonté commune de recherche de nouveaux alliés. Le Brésil sortait depuis quelques années de l’influence américaine et du panaméricanisme prôné par Chavez pour se forger une ambition internationale propre et la France actait sa perte de pouvoir en Europe et l’impossibilité de reconstruire avec les USA une relation aussi ferme que celle qu’elle avait avant 2003. Les ambitions de Lula et Sarkozy se rejoignaient ainsi parfaitement et les deux pays semblaient alors complémentaires sur le plan diplomatique – déclaration commune de Copenhague en décembre 2009 – et économique, l’un apportant les technologies et les entreprises et l’autre apportant ses ressources et son dynamisme.

Toutefois le changement à la tête du Brésil qui s’est opéré à la fin de l’année 2010 a modifié en profondeur cette relation. Par soucis d’affirmation personnelle et de rupture avec une figure tutélaire sans doute trop écrasante, Dilma Rousseff tente depuis son élection d’imposer sa vision et ses orientations pour le Brésil, en divergeant parfois de l’axe tracé par Lula.

Les Etats-Unis ont parfaitement compris l’opportunité qu’ouvrait un changement de présidence à la tête du Brésil et ont, de fait, modifié leurs orientations précédentes pour en tirer le meilleur profit. Les visites de Robert Gates, Secrétaire d’Etat à la Défense, et Timothy Geithner, Secrétaire d’Etat au Trésor, au Brésil ces derniers mois montrent la nouvelle orientation de la politique américaine vers le leader, économique du moins, de l’Amérique Latine. Le changement de ton sur l’appel d’offre de l’armée de l’air brésilienne où le Rafale Dassault et le F-18 Boeing sont, entre autres, en compétition est révélateur. Les Etats-Unis qui jusqu’ici refusaient le moindre transfert de technologie, pourtant demandé par Brasilia pour aider au développement du constructeur national Embraer, auraient décider d’accéder à une grande partie des demandes brésiliennes, ce qui constituerait une première, afin de remporter le marché.

Au-delà de la question de l’influence française, ce rapprochement américano-brésilien peut aussi se lire au travers de la volonté commune de faire barrage à la Chine. En effet le déploiement de la puissance chinoise en Amérique Latine est un fait avéré depuis plusieurs années (1) ; or Brésil et Etats-Unis ont intérêt à empêcher Pékin de trop s’implanter dans la région. La puissance brésilienne qui repose avant tout sur une certaine domination économique du sous-continent sud-américain risque ainsi d’être touchée dans ses fondements si demain la Chine vient à devenir le premier partenaire de pays comme l’Argentine, l’Uruguay ou le Pérou. Du côté des Etats-Unis, même sans faire référence à la sacrosainte doctrine Monroe, force est de constater une certaine volonté de reprendre pied dans une zone traditionnelle d’influence de Washington, mise à mal pendant les années Bush sous le double effet du désintéressement ostentatoire au profit de l’Asie Centrale et des coups de boutoir de H. Chavez.

Il ne faudrait pas en outre négliger le développement de la puissance brésilienne en Afrique de l’Ouest, vers les pays lusophones notamment, ce qui va sans doute amener Brasilia à se heurter à la Chine. Le Brésil cherche ainsi une alliance avec une puissance dont l’influence, régionale ou globale, lui ouvre les portes du continent africain. De plus les Etats-Unis, malgré les déclarations de B. Obama redonnant à l’Afrique une position plus importante dans l’échelle des priorités du pays, n’ont pour l’instant rien entrepris sur le continent. Nul doute que le couvert brésilien pourrait habilement profiter aux Américains qui, pour une fois, éviteraient l’image de la puissance écrasante mettant la main sur les ressources africaines.

D’autres éléments sont sans doute aussi à prendre en considération comme une volonté américaine de diversifier ses sources d’approvisionnements en matières premières, notamment en pétrole, matières premières alimentaires et en métaux dont le Brésil regorge, ou la possibilité de contrôler le développement des entreprises de haut niveau brésiliennes dans un sens favorable à leurs volontés.

Nul doute toutefois que ce nouveau mariage d’intérêt, dont on jugera de la profondeur quand sera attribué le contrat des avions de combat dont nous parlé plus haut, se fasse au détriment de la France qui, laissant le Brésil pour la Russie, semble avoir joué la carte de l’Europe au détriment de la sienne propre. L’avenir nous dira si le choix a été judicieux.

(1) OCDE, The Visible Hand of China in Latin America, Paris, 2007.


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