Libye : la guerre aérienne, et ensuite ?

Silhouettes de journalistes présentant le début des opérations avec en fond des avions d’attaque décollant des bases françaises ; on aurait pu, ces derniers temps, se croire revenus au temps de la Première Guerre du Golfe où la médiatisation faisait une entrée décisive dans les opérations militaires. Au-delà des tirs de missiles de croisière et des infographies de bombardements, il nous apparait légitime de nous demander quelle sera la suite de cette campagne aérienne qui, au vu de la disparité des forces opposées, sera sans nul doute un succès.

L’obtention de la résolution 1973 de l’ONU, même avec une passivité prononcée de la part de la Chine, de la Russie et même des USA, a été une victoire diplomatique française non-négligeable. Les opposants au régime de M. Kadhafi, en passe d’être écrasés, ont maintenant repris l’offensive et se dirigent à nouveau vers Tripoli. Tout cela grâce à l’opération aérienne et navale, « Aube de l’Odyssée », menée par une coalition de pays comprenant France, USA, Royaume-Uni, Belgique…etc. Cette campagne, rondement exécutée jusqu’ici soulève néanmoins quelques interrogations.

Le nom même de l’opération s’apparente presque à une faute de communication tant il laisse de failles potentielles à la compréhension. Nous avons bien compris qu’il ne s’agissait que d’un début, toutefois ce terme « aube » peut laisser croire que la suite des évènements -intervention terrestre ?- est déjà prévue et que les messages envoyés par les autorités gouvernementales de la coalition indiquant un refus net d’envoi de troupes au sol, ne sont que des leurres. De même le terme « odyssée » renvoie lui à un périple périlleux de 10 ans autour de la Méditerranée. Quand on connait l’impact de la situation en Afghanistan dans les opinions publiques occidentales, employer un terme qui laisse supposer, même inconsciemment, un scénario similaire relève, au minimum, de l’erreur majeure de communication…

Laissons néanmoins là ce débat sémantique pour nous intéresser à la suite, probable, des opérations. Le refus affiché par les gouvernements d’intervenir au sol apparait sincère tant les effets d’un tel engagement sont peu maitrisés. La situation est en effet très peu claire et cette guerre de Libye, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, se déroule pour l’instant dans un flou artistique inquiétant.

Les opposants au régime de M. Kadhafi apparaissent ainsi mal définis. Le programme du CNT est peu clair et la composition qualitative et quantitative de la rébellion mal connue. 1%, 10%, 75% ? personne ne sait exactement quelle frange de la population libyenne soutient les opposants en guerre ouverte. Ce qui est par contre évident c’est que la ligne de fracture se situe sur l’ancienne ligne de partage romaine Tripolitaine / Cyrénaïque, encore complexifiée par les appartenances tribales. Dans ces conditions le soutien apporté par les pays de la coalition aux insurgés se révèle donc hésitant et l’on ne peut que comprendre les réticences des gouvernements de Paris, Londres et Washington à fournir des armes à des groupes dont ils savent finalement peu de choses.

En attendant, une intervention au sol des forces de la coalition a déjà commencé puisque Américains et Britanniques ne cachent pas l’engagement des forces spéciales et des services de renseignement pour reconnaitre les forces adverses et détruire les sites de missiles anti-aériens aux mains des partisans de Kadhafi. Ce retour aux pratiques de « petite guerre » nous renvoie 70 ans auparavant où, au même endroit, les troupes britanniques des SAS et du LRDG agissaient sur les arrières de l’Afrika Korps pour le déstabiliser. Néanmoins cela suffira-t-il ? Car l’objectif de cette guerre est encore flou. S’agit-il de faire partir Kadhafi et de le remplacer par un gouvernement démocratique alors même que cette solution a prouvé ses limites en Irak et en Afghanistan ? Une autre issue et, si oui, laquelle ? La situation quant au devenir de la Libye post-Aube de l’Odyssée est pour l’instant floue et le changement de commandement y ajoute encore des incertitudes.

Le transfert du commandement des opérations à l’OTAN, s’il rassure par certains côtés, inquiète par d’autres puisqu’il met en lumière les dissensions existant au sein de l’Alliance atlantique. Le refus turc de participer aux opérations, même s’il revêt une grande importance, est moins déterminant que le jusqu’au-boutisme allemand. La position du gouvernement Merkel qui tend à se radicaliser sur la question libyenne, semble de moins en moins tenable et, là où il y a peu l’Allemagne apparaissait comme le leader naturel de l’Europe, cette attitude risque de faire perdre beaucoup d’influence à Berlin au sein de l’Union Européenne.

Outre la mise en lumière, une fois encore, des contradictions et de l’impossibilité d’une vision européenne commune des relations internationales, cette affaire libyenne marque une fois encore la vérification d’un des paradigmes de la guerre actuelle : ne s’engager dans une opération que si on a déjà prévu la sortie.


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