Kazakhstan : histoire d’un caméléon

Même si les observateurs de l’OSCE chargés de contrôler la régularité de l’élection présidentielle ont pu émettre bien des réserves, c’est officiel, N. Nazerbaïev rempile pour un nouveau mandat à la tête du pays. Celui qui s’est fait accorder en 2010 le titre de « chef de la nation » est un véritable animal politique ayant survécu à tous les changements géopolitiques de l’Asie Centrale pour se maintenir au sommet de l’exécutif kazakhe depuis la fin de l’URSS.

A la tête du PC local avant même l’arrivée de Gorbatchev, Nazerbaïev comprit rapidement les possibilités offertes par la chute de l’URSS pour son pays. Le Kazakhstan s’apparente en effet à un gigantesque réservoir de matières premières, notamment énergétiques. Si le Turkménistan fait figure de champion gazier, le Kazakhstan apparait quant à lui plus diversifié. Béryllium, chrome, manganèse, tantale mais aussi – et surtout – pétrole, gaz et uranium sont à la base de l’économie du pays. Le pays concentre en effet les 2e ressources mondiales d’uranium et cette manne nucléaire a longtemps été son principal levier d’influence internationale.

La période post-1991 a d’abord été une grande ère d’ouverture internationale où N. Nazerbaïev, plus rapidement que ses collègues d’Asie Centrale, comprit tout le parti que son pays pouvait tirer d’une ouverture à l’économie de marché. Initiant un rapprochement avec les USA et leurs compagnies pétrolières (1), il créait une relation qui devait s’épanouir jusqu’à la fin des années 90 pour changer assez brutalement après l’élection de G. W. Bush et de V. Poutine. Etant donné l’importance de la communauté russe au sein du pays, Nazerbaïev ne put toutefois jamais totalement se détourner de son grand voisin qui de toute façon ne lui en laissa pas l’opportunité.

Si la politique américaine à l’égard de l’Asie Centrale ne fut jamais vraiment claire, celle de la Russie en revanche relève d’une stratégie éprouvée qui place les Etats de l’ex-URSS en tête des cibles de l’influence de Moscou. Cœur tant économique que culturel de « l’étranger proche » cher à la géopolitique russe, le Kazakhstan est rentré dans le giron de Moscou depuis 2002 -2003 et profite de la puissance russe pour grappiller quelques bénéfices économiques. Plus malléable – et opportuniste ?- qu’un Bakiev, Nazerbaïev a su faire allégeance au nouveau pouvoir russe en temps et en heure. Entrée dans l’OTSC, dans l’OCS puis union douanière avec la Russie et la Biélorussie en 2010, le président kazakh a su accepter ce qui pourrait paraitre comme une prise de contrôle russe de son pays, si cette dernière ne lui apportait pas de larges compensations.

Ayant placé des membres de son clan, notamment ses beau-fils, à tous les postes-clés de l’Etat et des industries qui en dépendent (Kazatomprom pour l’énergie nucléaire, KazMunaiGas pour les hydrocarbures), Nazerbaïev dispose d’un contrôle absolu sur le pays que des élections viennent sanctionner à date régulière. Déjà en 2005 lors de la précédente élection présidentielle, l’OSCE s’était élevée contre les pratiques de la vie politique kazakhe. Il est certain cette fois, avec un score de 95% et moult désistements de candidats, que  le pays prend une coloration nettement autoritariste. Rappelant les despotes africains des années 60-70, N. Nazerbaïev joue une partition complexe entre volonté de puissance et satellite de Moscou. La création de Kazatomprom en fut une parfaite illustration. En étatisant l’extraction d’uranium en même temps que se développaient des partenariats avec des entreprises étrangères, Cameco et Areva, le gouvernement kazakhe empêchait l’éventualité d’une prise de contrôle étrangère – russe ? – de ses ressources en uranium comme ce fut le cas pour le gaz turkmène. Même si le spectre de la Russie se fait sentir sur le secteur de l’uranium depuis 2004, ce qui a obligé Areva à se redéployer vers le Niger, celui-ci reste encore sous tutelle de l’Etat kazakhe. Cette volonté de contrôle étatique couplée à une vision très personnalisée de la politique conduit le Kazakhstan à être perçu comme un pays particulièrement trouble où rien ne se fait sans l’appui du clan présidentiel.

La position du Kazakhstan comme pays candidat à l’EITI – Extractive Industries Transparency Initiative – pourrait redorer le blason d’un pays souvent vilipendé à l’étranger pour sa conception très fermée des relations Etat-entreprises. Le pays veut en effet apparaitre comme un ilot de stabilité au sein d’une région connue pour ses changements politiques parfois brusques, et avait été proposé pour abriter la première banque mondiale d’uranium enrichi voulue par l’AIEA.

Les plus de 6% de croissance enregistrés l’année dernière ainsi que les ressources déjà évoquées, poussent de nouveaux acteurs, dont la Chine, à s’intéresser de plus près au Kazakhstan (2). Même si l’influence chinoise ne se voit pas encore trop au Kazakhstan, il est certain qu’elle ne va cesser de se développer et qu’elle se heurtera forcément à celle de Moscou. Dans cette optique la volonté de N. Nazerbaïev de provoquer deux ans avant la date prévue des élections présidentielles apparait plus nette ; d’autant plus que la succession du monarque kazakhe âgé de plus de 70 ans est toujours aussi incertaine.

(1) F. Hill, « Une stratégie incertaine : la politique des Etats-Unis dans le Caucase et en Asie centrale depuis 1991 » in Politique étrangère, Année 2001, Volume 66, Numéro 1, pp. 95 – 108.

(2) T. Askarov, Kazakhstan’s Economic Outlook, Chatham House REP Roundtable Summary, 11 mai 2010.


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