L’armée chinoise mise sur le combat informationnel

La publication du livre blanc de l’une des armées les plus secrètes du monde est toujours un évènement important. Qu’il s’agisse d’une simple communication tournée vers les autres puissances mondiales et l’opinion internationale ou d’une vraie révélation stratégique profonde, l’analyse de cette publication revêt une importance capitale pour comprendre les intentions d’un pays réputé pour sa fermeture informationnelle.

Le premier constat vis-à-vis de ce document se fait sur sa forme même. Adoptant des canons de publication occidentaux, le livre blanc chinois tente déjà de positionner l’armée populaire de libération comme étant aux standards les plus avancés du monde. Alors que jusqu’ici l’armée chinoise apparaissait comme extrêmement nombreuse – environ 2,5 millions d’hommes sous les drapeaux – mais mal équipée et mal structurée, elle tente ici de prouver qu’elle n’a rien à envier à ses homologues occidentales.

Les « opérations autres que la guerre » (OOTW) occupent une place prépondérante dans le document. L’utilisation des nombreuses troupes chinoises en matière de sécurité et d’assistance humanitaire notamment est très développé au sein du nouveau livre blanc. La volonté chinoise de posséder une force pouvant être mise au service des opérations onusiennes tant de maintien de la paix que de secours est largement mise en avant. L’armée chinoise bénéficie dans ce type d’opérations de stabilisation / sécurisation d’un atout important : le nombre de ses soldats. En effet les armées occidentales et en particulier européennes se trouvent en permanence face au dilemme de l’opération multinationale, avec tous les problèmes que cela suppose, puisque leur taille ne leur permet plus d’interventions unilatérales. Le nombre de militaires pouvant être déployé par la Chine pour les OOTW ou les opérations dites de basse intensité risque de faire du pays un partenaire incontournable de l’ONU des prochaines décennies.

Derrière ces constats c’est la volonté chinoise de développer son rôle sur la scène internationale qu’il faut lire. En effet, même si la Chine est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, elle reste, comme tous les émergents, en retrait des européens et surtout des USA. La capacité de la Chine à peser plus fortement sur l’ordre international passe obligatoirement par une participation accrue aux opérations internationales sous mandat onusien. La volonté affichée de développer la logistique – un des grands points faibles de l’armée populaire de libération – doit aussi se comprendre dans cette optique de projection extracontinentale ; potentiellement vers les régions les plus sensibles : Afrique, Moyen-Orient ou Amérique Latine. Le développement des installations portuaires militaires chinoises à l’étranger, dont le fameux « collier de perles » autour de l’Inde, devrait aussi s’inscrire partiellement dans cette stratégie.

Dans un tout autre registre du document, les attaques récurrentes contre Google et ses filiales en Chine nous montrent depuis quelques années que la nouvelle 2e puissance économique mondiale n’hésite pas à se servir de l’arme cybernétique quand le besoin s’en fait sentir. Toutefois la parution du livre blanc chinois sur la défense a le mérite d’officialiser la volonté de puissance de Pékin au travers de deux spécialités aux possibilités étendues : la cyberguerre et la guerre informationnelle.

La mise en avant du développement informationnel de l’armée chinoise livre, entre les lignes, la continuité de l’orientation cybertechnologique de l’armée chinoise. Au sein de la pensée stratégique de Pékin, pour autant qu’on puisse réellement la cerner, les conflits asymétriques occupent une place prépondérante et si à la fin des années 90 les analystes militaires américains pouvaient considérer les déclarations chinoises sur le sujet comme étant plus intentionnelles que réelles, les choses sont aujourd’hui bien différentes. Les capacités chinoises en matière de cyberguerre et de guerre informationnelle sont les plus développées de toutes les armées mondiales et les « bataillons » de hackers aux ordres de Pékin représentent une très sérieuse menace qui inquiète beaucoup Washington.

La communication chinoise en matière de stratégie militaire en plus d’être rare s’est faite par étapes. De Deng Xiaoping qui fut le premier à affirmer le rôle de l’armée chinoise comme garant de la stabilité du pays – le fameux concept de « paix et développement » – jusqu’au très médiatisé livre des colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui qui mettait en avant une stratégie fondée sur une guerre « illimitée » où « rien n’est interdit » (1), la Chine expose très rarement ses pensées stratégiques et souvent de manière contradictoire, nous laissant ainsi saisir les divergences d’opinions qui peuvent exister au sein du comité central.

Le livre blanc nous expose ainsi la volonté chinoise pour la décennie qui s’ouvre. Une Chine plus présente et, encore, plus technologique qu’aujourd’hui pour arriver, en théorie, à devenir un challenger de poids pour les nations occidentales. Si le budget militaire chinois augmente chaque année de manière importante, la Chine reste toutefois un petit pays en volume de dépenses militaires (60,2 Bn USD en 2008 soit 1,35% du PIB contre 67,2 Bn USD soit 2,37%  du PIB pour la France et 696,2 Bn USD soit 4,88% du PIB pour les USA) ; pour combien de temps encore ?

(1) Qiao L. et Wang X., La guerre hors-limites, Paris, Rivages, 2006 (1e ed. 1999).


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