Chine : l’histoire aussi est un champ de bataille

Dans notre vieille Europe si riche en institutions culturelles, l’annonce de la réouverture le 1er mars dernier du Musée National Chinois aurait de quoi passer inaperçue. En effet il est plus qu’habituel que chaque pays abrite un « musée national » – une polémique est d’ailleurs en cours à ce sujet en France – et la Chine, en tant que nouvelle grande puissance, se doit de disposer d’une offre culturelle adéquate. Cette réouverture est d’autant plus naturelle pour la Chine qu’elle possède une des plus riches et anciennes cultures de l’humanité.

Rénové de fond en comble, si bien qu’on pourrait se demander s’il ne sera pas plus approprié de parler d’ouverture plus que de réouverture, le Musée National Chinois, sis place Tiananmen, à quelques pas du siège du pouvoir, apparait comme un nouvel organe de promotion de la Chine et surtout de son système politique par l’histoire.

La culture est ainsi devenue un nouveau champ de bataille pour les autorités chinoises. Polémique sur l’origine chinoise des premiers Hommes, avec des reconstitutions parfois plus que douteuses, polémique sur la prétendue origine chinoise du football, sport le plus populaire dans le monde ; Pékin poursuit depuis quelques années une politique d’influence destinée à donner à la Chine une place prépondérante dans l’histoire universelle.

La Chine essaie depuis un peu plus d’une dizaine d’année de gagner une place culturelle qui soit équivalente à sa place économique. Toutefois, plutôt que de miser sur la profondeur de son histoire avérée, Pékin fait le choix du panégyrique et le nouveau Musée National devient l’écrin rêvé d’une histoire officielle, purement apologétique.

Au premier rang des figures à protéger et à glorifier se trouve bien sur celle du Grand Timonier, héros de la lutte contre les Japonais puis les Nationalistes et, surtout, inspirateur affiché du système politique actuel. Dans ce cadre il n’est pas étonnant que le nouveau musée jette un voile pudique sur des épisodes comme la Grande Famine, la Longue Marche ou certains aspects de la Révolution Culturelle. Les millions de morts dus aux erreurs de planification autant qu’aux décisions délibérées, sont ainsi oubliés par l’histoire officielle présentée dans le musée.

Ces méthodes ne sont pas sans rappeler celles de Staline, grand spécialiste de la manipulation historique, qui n’hésitait pas, sur les photos de Lénine, à gommer Trotski ou à se rajouter lui-même, reconstruisant à postériori une mémoire idéale d’héritier du chef bolchévique historique vénéré depuis sa mort.

La mécanique est la même puisque, comme Staline puisait sa légitimité de son rôle d’héritier de Lénine, les dirigeants chinois actuels tirent la leur de l’œuvre de Mao. Si cette dernière était remise en cause ou écornée, c’est tout le système qui risquerait de s’effondrer. Dans une période où les contestations se multiplient en Chine et où de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’inadéquation entre l’ouverture économique et la fermeture politique du pays, l’orientation de ce musée est au fond un non-choix, une obligation, du moins sur la période contemporaine.

Avec ses Instituts Confucius, Pékin avait déjà misé sur la culture pour offrir à la Chine un surcroit de puissance et de légitimité. Toutefois cette arme communicationnelle est à manier avec délicatesse puisqu’il est quelque peu délicat d’ouvrir le plus grand musée du monde et d’emprisonner des artistes au même moment.

Que l’histoire soit écrite par les vainqueurs, nul ne le conteste, surtout pas en Occident quand on voit l’héritage du passé. Mais la maturité d’une civilisation passe aussi par l’acceptation totale, sans qu’il y ait besoin du recours à un jugement moral, de toutes les phases de son histoire, glorieuses ou non. Ce nouveau musée qui se présente comme le plus grand du monde et espère accueillir entre 8 et 10 millions de visiteurs annuels est une nouvelle arme de propagande destinée tant au peuple chinois – très contrôlé dans son accès à l’information – que des visiteurs étrangers souvent peu au fait des évolutions historiques de la Chine.

Langue, sport, histoire, l’influence culturelle chinoise se déploie sur tous les fronts et, si sa puissance économique se met au service de cette volonté de puissance, nul doute que le soft power chinois, bien qu’extrêmement orienté, pourrait connaitre un gain de puissance non négligeable.


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