Guerre d’influence pour la Banque Mondiale et le FMI

Le coup de tonnerre médiatique, politique et sans doute diplomatique suscité par ce qu’il convient déjà d’appeler « l’affaire Strauss-Kahn » a dès à présent d’importantes répercussions sur l’ordre économique mondial. Dominique Strauss-Kahn qui a démissionné dans la nuit du 18 au 19 mai laisse ainsi le FMI en plein désarroi avec de nombreux chantiers stratégiques ouverts.

D. Strauss-Kahn aura connu des succès importants durant son mandat, notamment au niveau de la préservation de l’unité économique européenne, menacée par les défaillances de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal et, peut-être bientôt, de l’Espagne. DSK fut ainsi l’un des Directeurs Généraux du FMI les plus engagés vis-à-vis de l’Europe et surtout de l’Euro dont les défaillances étatiques font craindre la fin brutale. Le départ pour le moins précipité du Directeur Général ouvre une lutte de succession qui révèle les enjeux économique mondiaux et les luttes d’influence à l’œuvre pour le contrôle d’un des principaux organismes internationaux.

Nombreux sont ceux qui cherchent à instrumentaliser cette affaire et l’ampleur qu’elle prend pour remettre en cause le compromis tacite de Bretton-Woods. A une époque, le milieu des années 40, où les Etats-Unis et l’Europe étaient les seules places économiquement importantes, le partage des taches et des pouvoirs dans les institutions financières publiques allait de soi : aux USA la présidence de la Banque Mondiale et aux Européens celle du FMI. La succession du Directeur Général officiellement ouverte, Européens et émergents s’affrontent dans les médias avant de le faire dans les couloirs du FMI.

DSK aura été l’artisan d’un certain rééquilibrage, timide certes mais important, des droits de vote au FMI. Arme capitalistique des Etats-Unis jusqu’ici puisqu’ils disposaient de 25% des voix et étaient les seuls à disposer d’un droit de véto avec, en théorie, l’Union Européenne. Les résultats obtenus par le FMI en Argentine au début des années 2000, à savoir l’implosion économique d’un pays qui semblait quelques années plutôt en mesure de devenir une des économies les plus dynamiques du continent américain, ont de quoi laisser pensif. L’introduction brutale au cœur des économies (système bancaire local, marché du travail) des règles du capitalisme financier entrainent invariablement un effondrement de la compétitivité des entreprises locales au profit de celles qui sont le mieux adaptées à ces mêmes règles, à savoir les grandes multinationales américaines et européennes. Le cas argentin est devenu emblématique de l’utilisation des organismes internationaux publics comme des armes d’influence profonde d’une manière si criante qu’elle appela les commentaires d’économistes du niveau de  J. Stiglitz. Si l’on combine à cette description des modes d’actions le pouvoir de vote et de véto des USA, l’on se rend bien compte de la capacité d’instrumentalisation du FMI par les Etats-Unis.

La Banque Mondiale, traditionnellement dirigée par un Américain – Robert Zoellick, ancien du Département d’Etat, à l’heure actuelle – dispose d’armes sensiblement équivalentes comme le CIRDI qui permet aux entreprises d’assigner les Etats en justice ou les différents organismes de financement de projets selon un cahier des charges souvent orienté, pour permettre le maintien d’une influence économique américaine puissante dans les pays les moins avancés.

Les émergents ont ainsi vu dans la chute de D. Strauss-Kahn une opportunité de faire reconnaître au niveau international tant leur place dans l’économie mondiale actuelle que la puissance qu’elle leur confère. Le Brésil mène donc la charge et demande que le prochain Directeur Général soit issu d’un de ces mêmes pays émergents. Cette volonté vise bien évidemment à mettre fin à la traditionnelle emprise européenne sur les « sauvetages » économiques internationaux pour les plus petites économies, en particulier d’Afrique, d’Asie et d’Amérique qui sont en train de devenir les nouveaux terrains d’influence des pays du BRIC. Une entente à minima sur la candidature du Sud-africain Trevor Manuel, pays le moins puissant du groupe des émergents, permettrait de marginaliser l’Europe dans les zones précitées. C’est en tout cas la demande formulée avec une certaine véhémence par Guido Mantega, ministre brésilien des finances, qui voit là une belle opportunité de développer la stratégie Sud-Sud amorcée depuis quelques années par son pays.

Outre le sud-africain Trevor Manuel poussé par le Brésil, Grigori Martchenko, président de la banque nationale kazakhe soutenu par la Russie, Kemal Dervis, ancien ministre turc des finances, Tharman Shanmugaratnam, président du comité monétaire et financier international du FMI qui représenterait à la fois le candidat interne et « l’Asie » au sens large, Axel Weber, président sortant de la Bundesbank et enfin Christine Lagarde, déjà désignée favorite dans certains médias, devraient être les candidats au poste de Directeur Général du FMI. Cette prestigieuse short-list nous révèle les luttes d’influence en cours. Les émergents disposeraient ainsi de plusieurs options internes ou externes au FMI quand les Européens seraient sans doute divisés entre « Français » et « Allemands ». Ces derniers pourront en outre arguer de leur bonne volonté dans la désignation de Mario Draghi, candidat privilégié par Paris, à la tête de la Banque Centrale Européenne, pour faire prévaloir leur choix.

La montée du poids des émergents dans les structures du FMI est de toutes façons un évènement inéluctable et il n’est pas étonnant de voir l’ordre de Bretton-Woods ébranlé dans un de ses derniers fondements. Cette guerre qui se livre, pour des raisons d’actualité, pour la tête du FMI mais qui devrait aussi bientôt concerner la Banque Mondiale, n’est qu’un des nombreux avatars du rééquilibrage économique mondial où les émergents réclament de plus en plus fortement la place diplomatique que leur permet leur économie.


2 comments to Guerre d’influence pour la Banque Mondiale et le FMI

  • Galou

    Le rééquilibrage interviendra lorsque la participation de ces pays sera conséquente.

    A part la Chine qui pourvoit un peu plus de 6% du capital et a droit en retour du même poids de vote, les autres pays Russie, Inde, Brésil ne dépassent guère les 2% chacun

    Lagarde a les faveures de la chancelière Merkel, solidarité féminine, les autres n’ont guère l’intention de heurter les rêgles établies. On parle même de l’actuel directeur de l’OCDE, un mexicain comme candidat.

    Avec la Roumanie et la Grèce comme grands receveurs de l’aide du FMI, l’Europe a tout intérêt de garder le poste de directeur. Si Lagarde échappe à la justice avec l’affaire Tapie ce sera gagné pour elle.

    Galou

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci pour votre commentaire Galou.

    En effet le déséquilibre des droits de vote, issu de Bretton-Woods même s’il va diminuer avec les réformes Strauss-Kahn, reste très important au bénéfice des Européens et surtout des Américains ce qui fait du FMI et de la Banque Mondiale de belles armes géoéconomiques des USA.

    La position d’A. Merkel est assez tangente. D’un côté le candidat suisse Axel Weber apparaissait comme le candidat légitime de l’Allemagne en tant que président de la Bundesbank mais l’Allemagne pourrait, par réalisme, se rallier à la candidature de C. Lagarde.

    Un ou une candidat(e) qui a le soutien des USA, étant donné les poids dans le vote, a toutes les chances d’être élu(e). Or les Allemands ne pourraient se risquer à perdre toute influence au sein du FMI en ne soutenant pas un candidat européen élu ou en laissant élire un « émergent ». Ainsi le ralliement d’A. Merkel à C. Lagarde, s’il se confirme, serait avant tout la marque d’une realpolitik subie après celle qui a porté à la tête de la BCE l’italien Mario Draghi, soutenu par la France.

    L’Allemagne pourrait tenter de récupérer dans la négociation une direction au FMI ou un soutien lors du renouvellement du directeur de la Banque Mondiale. Toutefois cette passe diplomatique s’apparenterait pour eux à de véritables Fourches Caudines, étant donné leur fragilisation diplomatique après le refus d’intervenir en Libye.