SMP, guerre et société : le cas de Byzance

Phénomène récent dans son ampleur et ancien dans son apparition, l’utilisation des Sociétés Militaires Privées (SMP) par les Etats divise les gouvernements occidentaux. La réflexion sur leur utilisation et la législation les accompagnant est d’ailleurs en cours à l’heure actuelle en France. Loin du simple mercenariat, l’utilisation de sociétés formées et conduites sur des modèles capitalistes traditionnels pour accomplir des opérations indépendantes ou en coordination avec les forces armées traditionnelles de l’Etat n’est pas une nouveauté engendrée par les guerres actuelles et la mondialisation de l’information. Le cas byzantin que nous présentons ici possède de nombreux points communs avec la situation actuelle de nombreux pays d’Occident, au premier rang desquels les Etats-Unis grands consommateurs de SMP.

L’or et la gloire de l’Orient, c’est ce que retiennent avant tout les récits, sagas et autres chansons de geste évoquant des groupes de soldats, qu’ils fussent latins ou nordiques, s’en allant servir le Basileus des Romains dans la lointaine Constantinople. Toutefois il convient de se placer non du côté occidental mais plutôt du côté byzantin pour comprendre ce qui pousse un Etat à avoir recours à ce type de compagnies militaires.

A la suite de la crise du VIIe siècle, le territoire de Byzance s’était peu à peu contracté sous les coups de ses adversaires Arabes, Slaves et Bulgares, jusqu’à transformer la société byzantine en une société de survie militaire. La militarisation de la société du VIIIe au Xe s. avait conduit, du moins dans la partie orientale de l’empire, à la création d’une véritable classe militaire détentrice du pouvoir et du prestige. Afin d’être certains de disposer d’une force militaire mobilisable et suffisamment large, les empereurs macédoniens (1) créèrent une nouvelle catégorie de population : les stratiotes, soldats qui se voyaient accorder une terre d’Etat en échange du service armé. Sérieusement surveillées et protégées par la législation impériale (2), les terres stratiotiques constituèrent la base foncière qui permit la reconquête des territoires d’Asie Mineure au Xe s. (3).

Toutefois la rapidité de la reconquête, sous la férule des empereurs-soldats dans la seconde moitié du Xe s. après plus de deux siècles de recul sous les coups des Arabes, posa au siècle suivant de nombreux problèmes à l’armée byzantine. Armée de cavalerie fondée sur le service militaire des stratiotes et sur les unités d’élites des tagmata, l’armée du basileus allait, maintenant que la survie de l’empire n’était plus en jeu, se transformer petit à petit en abandonnant son socle traditionnel.

Quatre éléments, intérieurs et extérieurs, expliquent ainsi le recours croissant aux troupes étrangères. Tout d’abord au sein de la société byzantine, l’idée se répand au début du XIe s. que l’empire est en train de vivre un nouvel âge d’or et que le danger arabe est maintenant passé. Les stratiotes cessent ainsi progressivement de répondre à l’appel des armes pour se concentrer sur leurs activités productives. Les armées thématiques deviennent ainsi progressivement de plus en plus faibles, les stratèges ne réunissant plus qu’un petit noyau de soldats permanents totalement professionnalisés appuyés par les régiments des tagmata impériaux. Il en résulte une profonde mutation de la strateia byzantine qui se transforme petit à petit d’obligation de service en impôt militaire utilisé pour payer les tagmata ou les régiments étrangers servant dans l’empire.

D’un autre côté, maintenant que l’empire est en phase d’expansion et n’a plus un besoin impérieux de leurs services, les empereurs et Basile II notamment, s’inquiètent du pouvoir et du prestige des grandes familles militaires d’Anatolie. Les Phocas, les Tzimiskès, les Lécapènes, les Kourkouas ou les Sklèros qui donnaient à l’empire ses meilleurs généraux et parfois ses empereurs les plus énergiques pendant la minorité des enfants de la dynastie macédonienne, finissent par représenter une menace intérieure. Les révoltes de Bardas Sklèros, de Bardas Phocas ou de Georges Maniakès montrèrent aux empereurs, dont le susnommé Basile II, qu’ils avaient raison de redouter ces grandes familles solidement implantées dans les thèmes où se recrutent les armées de campagne les plus employées (Anatoliques, Arméniaques) et monopolisant depuis des générations les grands commandements militaires sur le terrain et dans le palais.

Byzance a aussi su dans cette fin de Xe – début de XIe s. trouver des alliés – ou du moins des puissances avec lesquelles elle entretient des relations cordiales – qui vont se révéler quelques décennies plus tard de grands pourvoyeurs de troupes. Le baptême des princes russes, l’évangélisation des peuples du Nord et la sédentarisation des Normands dans le bassin méditerranéen vont ainsi se révéler plus que profitable aux empereurs byzantins lorsque ces derniers seront à la recherche de soldats professionnels aguerris et plus intéressés par l’or que par la politique intérieure de l’empire.

En effet la dernière grande raison de la transformation de l’armée byzantine tient à la formidable croissance économique et à la richesse retrouvée de l’empire. Les spécialistes n’hésitent ainsi pas à qualifier, à cause de leur stabilité et de leur titrage élevé, les monnaies d’or byzantines de « dollar du Moyen-âge » (4). La nomisma byzantine possède donc un très fort pouvoir d’attrait puisqu’elle circule de la Scandinavie jusqu’à la Mer Egée et est reconnue dans l’ensemble de l’Europe médiévale.

La combinaison de ces facteurs amène donc les empereurs à repenser l’organisation de leur armée et à réserver un accueil chaleureux à ces groupes de militaires venant s’engager en tant que troupes constituées sous leurs propres officiers. Ainsi Harald, futur roi de Norvège fit fortune sous Michel IV en commandant quelques centaines de ses rudes guerriers du Nord. Toutefois certains de ces chefs étrangers constitueront parfois de véritables dangers pour le pouvoir impérial à l’exemple de Roussel de Bailleul venu avec un parti de chevaliers normands chercher fortune dans l’empire et devenu dans les années 1070 qui menaça le pouvoir de Michel VII.

L’armée byzantine en moins d’un siècle subit toutefois un grand bouleversement. Des 15 à 25 000 hommes qui accompagnaient Nicéphore II Phocas en Crète dans les années 960, quasiment tous byzantins mêlant soldats professionnels des tagmata et stratiotes des thèmes servant pour une durée limitée, un siècle plus tard il ne restait que peu de choses. Les 60 000 hommes présents à Manzikert sous Romain Diogène en 1071 sont presqu’uniquement des soldats professionnels où dominent les 4000 Varanges, des Bulgares, des Normands, des Russes, des Allemands et des Arméniens. En moins d’un siècle, l’armée « nationale » fondée sur le service militaire est donc devenue une armée de spécialistes dominée par les étrangers qui apportent leurs spécificités – cavalerie lourde pour les Latins, infanterie lourde pour les Russes et les Scandinaves, cavalerie légère pour les Orientaux – au basileus.

Le quasi-effondrement du pouvoir consécutif à la bataille de Manzikert tarit pour quelques temps le recrutement des étrangers dans l’empire. Toutefois le renouveau à partir de la fondation de la dynastie Comnène et l’installation des Latins en Terre Sainte ouvrit une nouvelle ère à la fois de prospérité économique et de floraison du recours aux régiments étrangers jusqu’à la chute de Constantinople en 1204.

Cet exemple byzantin nous renseigne sur le double mouvement à l’origine du recours aux groupes militaires privés : prospérité économique et désintéressement de la société pour la chose militaire. C’est en réalité la reconquête rapide des territoires d’Asie Mineure et les bouleversement qu’elle a entrainé, faisant passer Byzance d’un empire en péril à la plus grande puissance de la chrétienté en moins de 30 ans, qui sont à l’origine de cette transformation. La fiscalisation de la strateia et l’effondrement qualitatif et quantitatif des armées thématiques qu’elle induit, sont les évènements qui marquent la transition entre cette armée de service temporaire et une armée purement professionnelle et spécialisée. Il est intéressant de replacer ces évènements dans le temps présent et de se demander si les SMP actuelles ne sont pas avant tout le fruit d’un désintérêt voire d’un refus de la chose militaire par les sociétés occidentales qui dans le même temps n’ont jamais été aussi prospère économiquement.

(1) J. Haldon, State, Army and Society in Byzantium, Aldershot, 1995.

(2) J.-C. Cheynet, Le Monde byzantin II (641-1204), Paris, PUF, 2006.

(3) G. Dagron et C. Mihaescu, Le traité sur la guérilla de l’empereur Nicéphore Phocas, Paris, 1986.

(4) C. Morrisson, « Monnaies, finances et échanges » in J.-C. Cheynet, op. cit.


2 comments to SMP, guerre et société : le cas de Byzance

  • pedro

    La (ré)apparition des SMP, visible depuis la seconde guerre du golfe, répond à une triple problématique:
    -réduction des effectifs militaires nationaux,
    -augmentation du « prix technologique de la guerre »,
    -manque d’attrait de la « carriere » militaire.

    La plupart des nations ont choisi de reduire leurs effectifs militaires, pensant echanger des hommes contre des materiels. En effet, que valent des régiments de fantassins face à des avions de hautes technologie, lancant la mort avant meme d’etre apercus par leurs ennemis? Ces avions coutant tres chers, et les pilotes ayants besoins d’enormement d’entrainement (couteux)…de grosses armees ne semblent plus reellement adaptees.
    Cette course à la technologie, logique, dévore les bugets militaires des Etats, qui se rendent compte, peu à peu, que non seulement ils ont besoin de ces avions (chars, sous marins, frégates…), mais aussi que l’entretien coute bien plus cher que l’achat (cout d’1 heure de vol de tigre=8 heures de vol de gazelle hot)et qu’en plus, une fois le menage fait…il faut des hommes au sol pour tenir le terrain.
    Autre probleme: du fait de ces couts eleves, les hommes necessaires pour faire la guerre peuvent etre bien soldes…mais pas autant que dans le privé. Par ailleurs, une armee nationale n’est que le reflet de la societe à laquelle elle appartient. Or, nos societes occidentales (et pas seulement)n’oriente pas forcement leur jeunesse vers les images d’Epinal de sacrifice supreme etc..(sans parler de la question qui se pose naturellement de l’interet de tuer/blesser/contraindre/priver de liberté son voisin dans notre joli village planetaire!) Il en va de meme du gout de l’aventure, … Il ne s’agit pas, evidemment,de fustiger la jeunesse, mais de souligner son engagement (tout aussi fort) vers des activités plus humanitaires (ong de plus en plus nombreuses…).
    Face à ce constat, les Etats Unis ont decidé les premiers d’employer des societes privees, en Irak, puis en Afghanistan, puis…partout.
    Ces professionnels, heureusement (pour eux ) tres bien payes, sont des mercenaires. Ni plus, ni moins. Mais ils permettent de combler les « espaces lacunaires », les trous dans les dispositifs. Et on peut les licencier à la fin de la guerre. Ne nous meprenons pas: ils font la meme guerre que les militaires, ils prennent autant, ou plus de coups. En Irak et en Afghanistan, ils se battent en professionnels, en defensive (surtout) et en offenseve. Les questions se posent alors:
    -jusqu’ou peut on les employer?
    -quelle fidelite peut on exiger d’eux?
    Là se trouve la limite de cette solution. D’un point de vue moral, et meme si on les paye dix fois plus que des soldats, comment peut on etre sur qu’ils ne vont pas rompre le contact, s’ils ne sont pas d’accord avec un choix des chefs, s’ils ont (legitimement ) peur de mourir, si les plans changent et que leur nouvelle mission depasse le cadre initial de leur contrat…
    Sans entrer dans les probleme de coordination avec les forces armees « nationales », ni de transmissions, ni de reglement, ni de droit humanitaire international (un mercenaire originaire d’un pays n’ayant pas signé telle ou telle convention est t il obligé de la respecter?..), les SMP sont une aujourd’hui une fausse solution, sans doute peu viable dans le temps.

  • Nicolas Mazzucchi

    Bonjour Pedro, merci pour ce commentaire. Vous avez tout à fait raison sur le désintéressement de la société vis-à-vis de la chose militaire (pour des raisons morales, économiques…etc.) et le détournement vers d’autres formes d’engagement.

    Une des grandes raisons du recours aux SMP dans les armées occidentales, et surtout US, tient aussi à la pression médiatique. Les SMP n’étant pas des soldats de l’armée « régulière », ils ne sont pas comptés dans les statistiques de victimes et leur emploi permet souvent de « lisser » ces mêmes statistiques pour éviter d’affoler les familles restées à l’arrière. C’est aussi l’un des grands effets du « village global » d’amener les réalités de la guerre toujours plus près de la société. Staline disait: « 1 mort c’est une tragédie, 1 million c’est une statistique » ; mais aujourd’hui chaque mort réussit, par l’explosion de la communication à être individualisé ce qui fait qu’1 million c’est surtout 1 million de tragédies !

    Ce qui m’intéressait en écrivant cet article c’est de voir comment une société passe d’une armée « nationale » à un recours massif aux professionnels de la guerre pour ne pas dire à une externalisation de la chose militaire. Là où je ne suis pas tout à fait d’accord c’est sur la confusion mercenaire / SMP. Il y a justement là une dichotomie intéressante pour moi. Le mercenaire c’est la personne qui est recrutée temporairement pour faire la guerre pour un employeur lambda, qui va être enrégimenté avec d’autres mercenaires qu’il ne connait a priori pas et qui sera rendu à son « individualité » une fois les hostilités terminées ; c’est peu ou prou le schéma « guerre de 30 ans ». Les SMP ont cette originalité d’être des sociétés permanentes constituées pour la guerre sur un modèle purement capitalistique où les responsabilités de commandement se mêlent avec celles de management. Le principe est le même: combattre pour de l’argent mais la différence de structure entre les deux me semble révélatrice d’une stratégie long terme différente. Le problème de leur fiabilité se pose et s’est effectivement toujours posé. A la bataille de Manzikert déjà c’est la défection d’une partie des étrangers qui est pointée comme responsable de la défaite alors que les Byzantins se présentent à plus de 2 contre 1.

    Les rapides changements économiques de la société me semblent être en cause. L’exemple pourrait aussi être valable pour l’Italie du Moyen-âge où l’on passe de sociétés communales menant entre elles une guerre très « patriotique » au XIIe-XIIIe pour arriver un siècle plus tard à une guerre exclusivement menée par condottieri interposés. Ce qui se passe entre les deux: l’explosion économiques des cités du nord de l’Italie qui deviennent la plus grande source de richesse d’Europe et qui ne veulent plus aller se battre préférant accumuler des richesses.

    Je ne suis pas si certain que les SMP restent un épiphénomène temporaire. Les sociétés occidentales affectent en ce moment une période, sur le temps long, de prospérité économique impressionnante et la réduction des effectifs des armées nationales n’a jamais été aussi importante; il suffit de voir ce qu’il est advenu de l’armée belge, pourtant fort réputée, depuis la chute de l’URSS. Comme le font remarquer les penseurs et les praticiens de la contre-insurrection, la technologie ne remplacera jamais les hommes nécessaires au sol pour tenir le territoire conquis. Depuis le Vietnam et encore plus le Kosovo, le techno-globalisme militaire a prouvé ses limites. Toutefois rien n’est véritablement entrepris pour résoudre ce problème qui semble même s’accentuer (cf. FELIN). Les armées sont de plus en plus petites et leurs opérations de plus en plus étendues (les fameuses « opérations autres que la guerre ») sans qu’une réponse appropriée ne soit trouvée. Celle des Anglo-saxons est pour l’instant claire: le recours aux SMP.